«Je vais enfin voir la gueule du public!»

VICTORIA ABRIL – Avec sa gouaille ibère devenue une marque de fabrique, Victoria Abril susurre sans paradoxe les textes lusophones les plus exquis. Sur des rythmes de Bossa nova, la comédienne devient chanteuse, sort un premier album et se produit sur les planches genevoises.

Comment vous êtes-vous préparée à la scène?
A vrai dire, il n’y a pas de mise en scène. J’ai opté pour la sobriété, car si je commencais à faire des chorégraphies, ça nuirait à l’écoute. J’ai travaillé mes vingt textes comme je travaillerais vingt monologues. Plus tard, quand j’aurai fait plusieurs albums, les spectacles seront davantage mis en scène. Je ne me suis pas préparée à ce tour de chant comme on se prépare à un rôle au cinéma. Non, justement pour une fois, il s’agit un travail de groupe avec des musiciens. C’est une heure et demi de musique en direct. Et cela me plaît, car au cinéma, le match avec le public est différé de deux ans. J’ai besoin de réel, de palpable sans intermédiaire, directement. La sensation sur scène rentre par tous les trous. (euphorique) C’est le pied!

Est-ce un moyen de vous prouver que vous êtes une artiste à part entière?
Oui! (avec une emphase dans laquelle pointe l’ironie)

Que représente pour vous la musique des compositeurs Carlos Jobim et Chico Buarque?
(Elle soupire comme pour signifier la grandeur du sentiment.) Mon enfance, mon adolescence, ma petite adolescence. Jobim, c’est mes vingt ans, mes trente ans, mes quarante ans. C’est la bande-son de mes premières amours, de mes premières fois. Je n’étais pas encore allé au Brésil que déjà j’aimais la bossa nova. Cette musique est un billet d’avion qui m’a fait connaître la plage brésilienne, bien avant d’y avoir posé le pied. La bossa nova, c’est la mélancolie du désamour. Elle extirpe la tristesse hors du corps. Comme il s’agissait de mon premier album, j’ai voulu attaquer par ma première passion. Par la suite, il y aura d’autres choses.

Votre disque a été décrié par une partie de la critique qui l’a jugé mièvre. Cela vous affecte-t-il?
Je n’ai pas eu connaissance de ces critiques. J’ai eu la chance de ne me trouver qu’en présence de gens qui trouvaient la qualité musicale plutôt surprenante. Mon interprétation est faite avec le cœur et non avec des cours de chant.

Les bien-pensant, les prudes et les conservateurs vous ont perçue comme un personnage dérangeant. En tirez-vous une forme de satisfaction?
Ces médisants ne font pas la différence entre le cinéma et la réalité. Au cinéma, j’en ai vu de toutes les couleurs. Dans un film, je suis au diapason d’un metteur en scène. Chaque metteur en scène étant un être à part, je tente à chaque fois de m’approcher de son esprit. Mes personnages sont une sorte de bébé qui ont mes yeux, ma bouche, mes jambes. Ça fait du bien de prendre des vacances de soi-même. Bien sûr, je suis un être à part entière, mais en tant que comédienne je n’ai de droits d’auteur que sur les non-dits.

Donc devenir chanteuse est une forme d’émancipation.
Exactement. Grâce à la musique, je suis dans la création du début à la fin et non dans l’interprétation. Coupable de rien et responsable de tout, cohérente du début à la fin. Une cohérence qui influe sur ma vie, une synthèse de ce que je veux, de ce que je voudrais et de ce que je fais. Alors qu’en tant que comédienne, je ne suis qu’une ombre parmi tant d’autres.

Une phase de transformation. La maturité artistique, peut-être?
Oui, absolument. Après plus de cent films, il devient compliquer de trouver des rôles que je n’aurais pas déjà fait. Là, je deviens une jeune chanteuse. Et je le fais avec courage. La tournée commence dès à présent, un concert par ville et une ville par jour. Ce sont mes premiers émois sur scènes et c’est un délice.

Le public vous connaît surtout dans le registre comique. Une gravité derrière le rire?
J’aime rire et faire rire fait partie du métier. Je ne suis pas d’une nature triste, mais comme tout un chacun j’ai des peines. Que celui qui prétend ne pas avoir connu la tristesse le dise, mais je ne le croirai pas. La mélancolie de la bossa nova parie toujours sur la joie. La mélancolie est le regret d’un temps révolu, d’une joie qu’on aimerait retrouver. C’est thérapeutique d’en parler et encore plus de la chanter sur de tels rythmes. Et la sensualité est si présente…(rire)

Vous notiez la pénurie de nouveaux rôles à votre mesure. Existe-t-il encore un réalisateur susceptible de vous offrire de tels rôles?
Je ne bâtis pas de châteaux en Espagne. Je ne rêve pas de rôles que je ne pourrais pas faire. J’offre mon enthousiasme à celui qui pense à moi avec un rôle grand ou petit. Ma passion est encore intacte.

Victoria Abril, «Putcheros do Brasil», Sony/BMG. En concert, à la Comédie de Genève, les 7 et 8 octobre 2005. www.comedie.ch