Max Emanuel Cencic est né à Zagreb il y a 36 ans.

Tu voix le genre?

Le contre-ténor Max Emanuel Cencic défie la frontière vocale admise entre les femmes et les hommes. Rencontre avec un athlète de la voix, à l’occasion de sa venue à Lausanne pour interpréter Vivaldi, en décembre dernier.

Il vous accueille avec des airs de ne pas y toucher, une sorte de détachement qui masque à peine les coups de sang qui forgent son tempérament. Diva, typiquement. Et puis Max Emanuel Cencic vous raconte sa voix, et c’est un tout un rapport au monde. Un monde sonore, bien sûr, puisque ce Croate d’origine mène une brillante carrière de chanteur d’opéra. Et sa tessiture est d’un genre un peu particulier – c’est le cas de le dire. Cencic, l’un des contre-ténors les plus connus de sa génération, déploie des aigus comparables à ceux d’une femme mezzo-soprano, qui lui ont ouvert les portes des plus grandes institutions. A Lausanne, il a chanté «Farnace» de Vivaldi, un opéra qu’il vient également d’enregistrer. En 2007, l’un de ses précédents albums consacrés à des airs de Rossini sème le trouble dans le sérail spécialisé de la musique classique. A l’écoute, certains producteurs et critiques incrédules s’avèrent incapables de déterminer s’il s’agit d’une voix d’homme ou de femme. Cencic balaie la performance technique avec un soupçon de modestie à peine feinte. «Le secret, c’est que depuis l’enfance je n’ai jamais cessé de chanter avec cette voix de soprano. Mes cordes vocales, mes muscles, mon larynx sont restés souples, comme le corps que le danseur entraîne chaque jour.»

C’est que Max Emanuel Cencic commence à chanter très tôt, bien avant la mue, au sein des Wiener Sängerknaben, l’un des choeurs d’enfants les plus réputés d’Europe. Mais, à l’adolescence, plutôt que de laisser son timbre s’abaisser, il décide de rester suspendu dans l’aigu, jour après jour, à force d’exercice. Résultat: au-delà de la simple tessiture, Max Emanuel Cencic possède un vibrato, une volupté, une couleur de son qui le différencie de la plupart des autres hommes contre-ténor. On lui fait la remarque; il esquisse un sourire, enfin.

Sur scène, son terrain favori se veut forcément baroque. Une époque durant laquelle les castrats régnaient en maîtres sur les planches des grands théâtres lyriques. «Ces hommes castrés, aux voix aiguës et virtuoses, récoltaient les rôles de héros, de guerriers, de rois. Jusqu’au XVIIIe siècle, les notions de masculin et de féminin étaient beaucoup plus flottantes qu’aujourd’hui, souligne Max Emanuel Cencic. Les monarques les plus puissants posaient en costume de soie jaune pétant plein de broderies, avec perruque, bijoux et poudre sur le visage. Que dirait-on si Nicolas Sarkozy apparaissait demain dans un ensemble Prada jaune fluo?»

Travestissements baroques
Mais au-delà des codes vestimentaires et des attributs de richesse, la voix ne dépend-elle pas de facteurs biologiques différents entre les hommes et les femmes? «Evidemment, pour chanter dans cette tessiture, il faut avoir à la base des prédispositions; mais c’est le cas pour n’importe quel type de chanteur. Ensuite, tout est une question de travail, d’entraînement.» Rien à voir avec la castration, donc? «Absolument. C’était une hérésie, une erreur médicale.» Il cite une étude faite sur la secte russe des Skoptzy, qui castraient leurs jeunes garçons encore au début du XXe siècle pour des motifs religieux. «Les scientifiques qui sont allés à leur rencontre n’ont noté aucune anomalie particulière au niveau de la voix. Ils ne parlaient pas dans un registre plus aigu.»

«En fait, l’idée qu’un homme doive être émasculé, démasculinisé, pour devenir l’égal vocal d’une femme annonce déjà les principes du classicisme et de l’ère victorienne, où les rôles et les comportements masculins et féminins sont beaucoup plus cloisonnés.» Et Max Emanuel Cencic de rappeler que dans l’opéra baroque, au contraire, femmes et hommes pouvaient chanter dans des tessitures tout à fait symétriques et se travestir à qui mieux mieux, «ce qui symbolisait avec une force indéniable l’égalité entre les genres». C’est par la suite, au cours du XIXe siècle romantique, que les rôles et les caractéristiques du héros sans peur et sans reproche et de sa gracieuse dulcinée se sont passablement renforcés.

Et aujourd’hui? «Dans nos sociétés, on est parvenu au paroxysme de cette différenciation entre les genres. Je regrette cette dictature du tout athlétique dictée par les médias. Le corps, constamment sexualisé, a revêtu une telle importance: l’homme doit être musclé et viril, la femme sexy, ultra féminine.» Une manière trop simpliste, au fond, d’apposer sans nuance un genre précis au sexe de chaque individu. La preuve pratique que l’on subit de plein fouet ces canons sociaux? «Si ce n’était pas le cas, on ne ferait tout simplement pas pareil foin autour de ma voix.»

«Farnace» de Vivaldi, de Max Emanuel Cencic. Disques Virgin Classics

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