Allemagne: Polémique sur l’esthétique terroriste

La Rote Armee Fraktion, dite aussi bande à Baader, s’expose à Berlin et envahit le paysage médiatique européen. Dans tous les domaines artistiques, on revient à sa manière sur la célèbre organisation terroriste allemande. Pourquoi un tel engouement, une attirance si constante du monde culturel pour ce chapitre historique à l’ère d’Al-Qaida?

A la fin des années 60, alors que la révolte finit à peine de s’estomper dans les universités, les mouvements les plus radicaux décident de poursuivre la lutte contre le capitalisme. Des groupes de voyous ou d’idéalistes ultra-déterminés incitent à la destruction de ses symboles. Certains passent à l’acte selon les préceptes de la guérilla urbaine. C’est le cas du couple mythique Andreas Baader et Gudrun Ensslin qui incendie deux grands magasins à Munich en 1968. Puis c’est l’escalade. Evasion rocambolesque grâce à la journaliste pacifiste Ulrike Meinhof, cavales, vols de banques, rapts, attaques à la bombe, meurtres de patrons et d’hommes politiques, le tout revendiqué sous l’appellation Rote Armee Fraktion (RAF). Devenus les ennemis publics numéro un de la République Fédérale Allemande, leur tête est mise à prix. Tous les principaux protagonistes sont emprisonnés en 1972. En 1977, leur «suicide» d’une balle dans la tête pose la question de la responsabilité de l’Etat, car personne n’a pu expliquer comment des armes à feu avaient pu pénétrer les murs de la prison ultra-surveillée de Stammheim…
Près de trente ans plus tard, la bande à Baader n’a pas fini de faire parler d’elle. Non seulement une exposition, matière à polémique, lui est consacrée à Berlin, mais une jeune metteur en scène suisse, Barbara Weber, monte «RAF: Unplugged» au théâtre Gessner-allee de Zurich du 2 au 11 juin. La mode n’est pas en reste à l’image du créateur belge «Raf» Simons qui, outre l’emprunt du prénom acronyme, façonne chaque saison des tenues inspirées de la guérilla urbaine, cagoule noire en sus… «La RAF est encore, moralement, un sujet tabou en Allemagne, avertit Barbara Weber, et quand on touche à la RAF, on s’aventure automatiquement dans l’histoire plus lointaine du nazisme en Allemagne et donc de sa propre origine et de son histoire familiale.»

Scandale
Cette impression de remuer des cendres encore chaudes, les initiateurs de l’exposition «RAF: images de la terreur», l’ont expérimentée à leurs dépens lorsqu’en 2003, le journal de boulevard Bild a vent du projet et s’insurge du fait que le sénat de Berlin s’apprête à financer «une exposition scandaleuse sur la RAF». Des parents de victimes font alors appel au chancelier Schröder pour interdire la manifestation. Finalement, l’événement sera reporté d’un an et financé par un groupe d’artistes qui vend des œuvres aux enchères sur eBay.
Il faut le dire d’emblée, cette exposition du Kunst-Werke de Berlin ne répond pas à toutes les attentes. Elle offre d’une part un fond d’archives documentaires d’une richesse exceptionnelle permettant de se faire une idée très complète du sujet, mais d’autre part, la section artistique pèche par manque d’audace. Entre les traductions littérales de l’actualité et les portraits conventionnels des leaders du mouvement, on ne trouve que quelques rares œuvres vraiment dérangeantes, qui posent des questions et offrent une autre perception du mouvement. Parmi elles, le travail de Joseph Beuys pour la Dokumenta V de Cassel en 1972: deux pancartes jaunes installées dans des pantoufles. Le slogan: «Dürer: je conduis personnellement Baader + Meinhof à travers la Dokumenta V» interpelle et interroge la société allemande sur la place qu’elle doit offrir aux criminels de la RAF ainsi que celle du basculement entre la tradition humaniste incarnée par Dürer et la répression policière. Hormis cette exception, pas trace d’un réel questionnement artistique.
Dans sa pièce qui suit Baader, Meinhof et consort jusqu’à leur mort en 1977, Barbara Weber cherche, quant à elle, à mettre en lumière les problèmes restés en suspens depuis le décès des principaux protagonistes du mouvement. «Je m’occupe depuis longtemps des mythes modernes dans mon travail. La RAF constitue clairement un bon modèle de travail. J’ai cherché à comprendre comment un être humain passe de la parole à l’acte. Je suis aussi impressionnée par leur mécontentement. Leurs idéaux politiques sont purs et je comprends qu’ils aient pu servir d’exemples et d’idoles à une partie de la jeunesse.» A une époque marquée par le désengagement politique, la radicalité brute de la RAF attire par son romantique parfum d’exotisme. Le combat terroriste, l’idéalisme forcené deviennent même parfois chics et esthétiques, comme dans «The Raspberry Reich», un porno de Bruce LaBruce qui raconte les aventures sexuelles d’un commando décidé à faire la révolution par le biais de l’homosexualité.
On se rappelle alors que certains voulaient changer le monde et en sont morts. Cette nostalgie culturelle, ce retour sur le chapitre le plus noir de la RFA, est une manifestation de notre frustration face à l’atonie générale actuelle et à l’acceptation par forfait d’un monde tout aussi impérialiste et capitaliste qu’il y a trente ans.

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