Chroniques

Juliette, je t’aime 


Tu étais une attraction dans la cour de l’école. Ta façon de chalouper en marchant et de plier tes poignets leur paraissait stupéfiante: chaque jour, tes camarades riaient et te montraient du doigt: Tapette! Pédale! Tu étais célèbre. Tu as développé des techniques de camouflage pour te fondre dans le décor: ne pas parler, ne pas bouger, respirer le plus doucement possible. Tu as essayé de devenir invisible: un fantôme. Mais la cour de récréation était si grande, sans arbres, sans ombre, sans cachette… À cette époque, le dessin animé Juliette, je t’aime passait à la télévision. «Juliette je t’aime», répétait le refrain chanté par Bernard Minet, «c’est bien toi la plus jolie.» Alors tout le monde t’a appelé Juliette.

Aujourd’hui encore, traverser l’espace public n’est pas anodin. C’est retrouver cette vieille peur qui t’attend en bas de chez toi, te prend en filature partout où tu vas. Elle ressemble au détective d’un film policier des années quarante, portant imperméable et chapeau, le visage dans l’ombre. Parfois, c’est un grand chien timide qui te colle aux basques et qui a faim. Parfois, c’est cette jeune fille romantique à la voix de crécelle, la fameuse Juliette du dessin animé de ton enfance. Où que tu ailles, tu n’arrives pas à semer cette jeune fille mal dégourdie, ses yeux écarquillés de manga. 

Chaque fois que tu fais l’amour avec un homme, tu deviens un peu moins un fantôme. Tu déplies ta peau, ton corps, tu crées de l’espace. Tu dois être assez fort pour que ta peur, qui te regarde par la fenêtre, cesse de rire et disparaisse. Alors tu sais que tu pourras ouvrir la porte et sortir dans la lumière. Que la ville sera à toi. Libre et léger, tu fredonneras une chanson au hasard, sur le trottoir, un de ses airs dont on ne connaît ni le titre ni l’interprète et qui vous habite malgré vous. «À la pension des Mimosas, tout le monde est heureux… Elle est arrivée un jour, et d’un seul coup l’amour / Est venu enchanter tous ceux qui l’habitaient… Juliette je t’aime, Juliette je t’aime… Notre rayon de soleil c’est toi…» 

Julien Burri est poète, romancier et journaliste. Il écrit sur les corps, la nuit et les glaces en bâtons. 

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