Chroniques Genre

Au-delà de la loi – partie II

23 nov. 2020

Lana Cueto ©Pauline Humbert

Après avoir abordé la question de la cisnormativité, notre chroniqueuse interroge, pour mieux la déconstruire, cette autre loi qu’est l’hétéronormativité.

Pour introduire cette nouvelle chronique, j’aimerais d’emblée souligner le glissement de terrain qui s’est opéré avec ma transition au niveau de ma sexualité. Lorsque j’étais un homme, j‘entretenais des relations aussi bien avec des femmes hétérosexuelles qu’avec des hommes homosexuels. Depuis ma transition, les règles se sont inversées: désormais, ce sont des femmes homosexuelles et des hommes hétérosexuels qui me courtisent. Dédicace au passage à mes partenaires bi- et pansexuel·le·x·s pour leur fidélité! Dans ce glissement, j’observe un phénomène social dont je souhaite me faire le témoin.

C’est par expérience que je vous le dis, rares en effet sont les hommes hétérosexuels qui assumeraient au grand jour notre relation, comme si je n’étais qu’un jardin qu’il serait préférable de cultiver en secret. C’est là un fait autant qu’une opinion: ces hommes vivent dans la crainte, celle de perdre le privilège d’être considéré comme hétérosexuel aux yeux de la société. Ne faudrait-il pas plutôt voir en leur sexualité la confirmation de mon identité de femme? Probablement, oui. Et pourtant!

«Mon identité est autonome de ma sexualité et n’a nullement besoin d’être confirmée par autrui»

Lorsque je m’adonne aux plaisirs de la chair avec un homme, je ne saurais y voir un acte hétérosexuel. De même, je ne considère pas l’orientation de mes partenaires comme l’instance qui me définit en tant que femme, dans le sens que mon identité est autonome de ma sexualité et n’a nullement besoin d’être confirmée par autrui. Désolée pour vous les gars, ce n’est pas une question personnelle mais politique, dont les enjeux transcendent les jeux auxquels nous nous adonnons! Parce qu’à mes yeux, l’hétérosexualité n’est pas juste une orientation sexuelle; c’est aussi et surtout un régime politique qui postule le paradigme selon lequel l’humanité serait par nature hétérosexuelle. Ce paradigme est une loi, elle porte un nom, celui d’hétéronormativité, laquelle présuppose, pour régir notre matrice sociétale – et ainsi assurer sa viabilité –, cette autre loi dont il était question dans ma chronique précédente: la cisnormativité.

Schéma aliénant

Par ce qui précède, je ne cherche pas à affirmer que mes partenaires masculins ne seraient pas hétérosexuels (cette question les concerne), ni qu’il existerait une bisexualité universelle, car la pluralité de nos orientations, qu’elles portent sur le genre et/ou le sexe, est réelle et attestée par les faits de la nature. C’est au contraire une attitude philosophique que j’adopte ici et qui se nourrit de la pensée queer, celle-ci même qui vise à dénaturaliser ce schéma hétéro-cis-normé aussi aliénant qu’arbitraire pour les personnes qui, comme moi, ne trouvent pas leur place dans ce schéma.

Dans cet édifice de déconstruction, mon genre s’inscrit au-delà de mon sexe, de même pour ma sexualité. Plus précisément, mon sexe n’est pas la substance qui met en forme mon genre et ma sexualité, mais une des qualités de mon être qui est autonome de ces derniers. C’est la raison pour laquelle il existe des hommes avec des attributs sexuels masculins et d’autres avec des attributs féminins, tout comme il existe des femmes avec des attributs féminins et d’autres avec des attributs masculins. La pensée queer se donne pour finalité de renverser cette logique du miroir immanente au schéma hétéro-cis-normé afin de célébrer la diversité dans sa totalité.

Une aspiration inclusive et collective

Il est crucial de noter que cette lutte n’est pas exclusive aux personnes LGBT+. Je connais d’ailleurs des personnes cis et hétéro qui sont bien plus queer que certaines personnes trans ou homo. Cette lutte doit être une aspiration aussi inclusive que collective, car c’est seulement ensemble que nous ébranlerons cette binarité stricte qui restreint notre puissance, que nous briserons ce miroir pour qu’à même sa surface fissurée se révèle la multiplicité de nos reflets intérieurs, et qu’enfin nous construirons un monde où notre sexe ne présupposera ni notre identité ni notre sexualité, et encore moins celles de nos partenaires.

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