Chroniques Genre

Au-delà de la loi

18 oct. 2020

Lana Cueto. Photo: Pauline Humbert

Notre chroniqueuse nous parle, ce mois-ci, du mouvement de rapprochement entre l’expérience trans et l’expérience cis.

S’il fallait faire des ponts entre mes trois premières chroniques, alors je dirais qu’elles convergent vers un même but : la démystification des transidentités, mais aussi et dans une autre mesure, celle des cisidentités. En déconstruisant l’idée que je serais née dans le mauvais corps et qu’il me faudrait passer pour une personne cisgenre, il s’agit d’asseoir la légitimité d’une identité considérée à trop d’égards encore comme une erreur dans la nature ou une caricature et bien trop souvent discriminée. D’où aussi le premier appel, celui qui vise à déconfiner nos transidentités, aussi celle qui en toi peut-être sommeille et aspire à se révéler. En moi demeure une intuition, celle selon laquelle la vie est par principe transgenre, ne serait-ce qu’au sens étymologique du terme, c’est-à-dire au-delà du genre. La vie est d’abord dans l’individu, et chaque individu est un être irréductible qui s’engendre soi-même en tant que phénomène, en quête de correspondance avec son élan vital.

Ce que je ressens, lorsque je regarde en arrière, c’est la sensation que mon être fut restreint par cette camisole qu’est le genre, comme si j’avais été privée de ce qui à terme allait devenir mon altérité insurmontable, un abîme que plus tard j’apprendrai à enjamber. J’ai déjà évoqué cette idée dans ma deuxième chronique en parlant de puissance interdite. Cette puissance se comprend dans le sens de potentiel, lequel n’appelle qu’à être déployé, et qui désire en être entravé ? Quant à l’interdiction, celle-ci n’a pas besoin d’être formulée pour être intelligible, si vous entendez ce que je veux dire.

Surmonter l’insurmontable

Personne ne me contredira si j’affirme que le modèle cisidentitaire symbolise la loi de notre matrice sociétale, et par loi, j’entends la somme des normes de genre qui nous inculquent ce que c’est que d’être un homme et une femme depuis notre naissance jusque dans notre sexualité et nos inégalités. Il s’agit de questionner cette loi, dans ce qu’elle a de fondamental, mais aussi, de fondamentalement erroné, en particulier pour soi-même, et de cet examen en résultera un bénéfice utile pour le collectif, j’en suis persuadée.

C’est étrange de grandir dans un monde où personne ne te ressemble, et où toi-même tu ne te ressembles pas

Mais ceci exige de d’abord surmonter ce qui en soi se donne d’emblée pour insurmontable, et c’est ici que le collectif peut se révéler bénéfique pour l’individu, en offrant les conditions et la bienveillance pour mener sereinement cet examen, d’où l’importance de partager sa propre expérience. C’est étrange de grandir dans un monde où personne ne te ressemble, et où toi-même tu ne te ressembles pas. C’est un peu comme s’il y avait une erreur dans la matrice, prisonnière dans une expérience qui ne te correspond pas. Heureusement, le monde a changé, et dans son mouve – ment, j’ai changé aussi, le prenant à mon tour dans mon mouvement. J’aime l’image qu’il me renvoie désormais. Il y a plus de ressemblance pour ainsi dire, et j’espère que vous la ressentez, vous aussi, cette ressemblance.

Du point de vue de notre culture, le genre est le sexe social, notre sexe visible. Les codes de genre que nous revêtons rendent apparent ce sexe biologique qu’il nous faut cacher pour mieux l’exhiber. Par sa performativité, l’expérience trans renverse cette phénoménologie et érige de nouvelles catégories, tant cognitives et sensitives que politiques et culturelles. Dans le règne des évidences, c’est un choc perceptif, le phénomène qui engendre un contre soi dont la signification diffère de la loi. C’est aussi cela, aller au-delà. Et c’est en gagnant à être visible que l’expérience trans dans toute sa fluidité appartiendra à ce règne des évidences, à dignité égale que l’expérience cis. Ceci est mon intuition, et plus encore mon intention. Et c’est la raison pour laquelle j’ai cherché à défendre ce régime de vérité qu’est celui de la visibilité, grâce auquel il sera possible de démystifier nos transidentités, et peut-être plus encore nos cisidentités.

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