Chroniques Genre

Ça passe ou ça casse!

10 sept. 2020

Lana Cueto ©Pauline Humbert

Savez-vous ce qu’est le «passing» pour une personne trans*? Ce mois-ci, notre chroniqueuse nous l’explique à travers sa propre expérience.

Parole de femme trans, il arrive parfois que le sursaut dysphorique surgisse de là où on ne s’y attend pas. Je m’explique. Au moment d’entreprendre ce grand envol qu’est la transition, je me suis posé une question éminemment existentielle : où vais-je atterrir? Une première question en apparence simple, mais qui exige pour y répondre une myriade de questions qui révèlent toute la complexité du processus. Parmi ces problématiques se trouve celle du passing, ou plus précisément, du cispassing. De quoi s’agit-il? C’est le fait pour une personne trans* d’être d’emblée considérée comme une personne cis*, c’est-à-dire de ne pas éveiller de soupçon sur sa transidentité.

Il fut un temps où je rêvais d’atteindre une sorte de cisnormativité idéale. Je savais d’emblée que ma vie aurait été plus simple, moins de discriminations et de justifications pour plus de respect et de bien-être. En cette époque pas si lointaine, j’observais mon corps avec haine et y décelais à même sa surface les stigmates de ma nature biologique mâle, que je voulais à tout prix effacer, comme si mon identité féminine en dépendait. Pour corriger les apparences, j’envisageais l’idée de subir des interventions chirurgicales, et j’ai même entamé une thérapie phoniatrique chez une logopédiste afin de rendre ma voix passable et ainsi me sentir plus à l’aise dans mes interactions sociales.

Hélas, à mesure que je tentais de me rapprocher de cette cisnormativité, ma dysphorie revenait au galop, ce qui est pourtant contraire à l’objectif thérapeutique visé par la transition. Réfléchir en permanence à ma voix, contrôler mon attitude, faire attention aux gestes stéréotypés, autant de contraintes qui ont fini par me donner l’impression que je jouais un rôle, que je n’étais plus moi-même, voire pire que je me travestissais, ce qui est probablement le comble de l’ironie pour une personne trans. J’avais également l’étrange sensation de servir les intérêts politiques du patriarcat, comme s’il fallait maintenir ma transidentité en état de non-visibilité pour mieux avoir le droit d’exister, manière de dire: «Circulez, il n’y a rien à voir! Les apparences sont sauves et notre ordre moral est préservé!»

Aujourd’hui, je n’éprouve plus de gêne physique lorsque je caresse cette pomme d’Adam qui met en relief mon cou et que j’étais pourtant prête à sacrifier sur l’autel de la norme

Déconstruire ce regard méfiant que je posais sur mon corps a été un long apprentissage, ponctué par des crises dysphoriques qu’il m’a aussi fallu apprendre à surmonter. Grâce au soutien de personnes merveilleuses, je suis parvenue à progressivement dépeupler mon esprit de ces chimères sorties tout droit des contrées fantasmagoriques du patriarcat et qui s’animaient à même ma psyché comme pour mieux m’aliéner. Aujourd’hui, je n’éprouve plus de gêne physique lorsque je caresse cette pomme d’Adam qui met en relief mon cou et que j’étais pourtant prête à sacrifier sur l’autel de la norme. De même, je ne cherche plus à taire cette voix grave que d’aucuns qualifieraient de suave, et il m’arrive même d’en jouer jusqu’à m’en délecter. Ce sont-là finalement les signes distinctifs de la beauté transféminine, qu’il s’agit dès lors d’honorer pour ce qu’elle a de spécifique.

Et s’il me fallait un jour écrire une chronique sur le passing, j’aurais envie de vous parler du transpassing, c’est-à-dire le fait d’être d’emblée considérée pour la femme transgenre que je suis, sans à en avoir ni peur ni honte. Que ça passe ou ça casse, ceci n’est désormais plus mon problème, mais dans tous les cas, sachez que ça passe!

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