Chroniques Genre

Mon corps qui est le bon

21 juillet 2020

Lana Cueto. Photo: Pauline Humbert

Parmi la foule de questions posées aux personnes trans, il y en a une particulièrement épineuse: «Qu’est-ce que ça te fait d’être née dans le mauvais corps?»

Parole de femme trans, je jouis depuis ma transition d’un privilège que je n’aurais jamais soupçonné, celui de me faire aborder régulièrement par des questions qui ne se posent pas de prime abord. Bien des inconnu·e·s m’ont par exemple demandé quel était mon sexe avant mon prénom. C’est malaisant et un poil incongru, ne trouvez-vous pas? Parmi ces questions, il s’en trouve une qui éveille en moi une réflexion de nature profondément philosophique. Qu’est-ce que ça te fait d’être née dans le «mauvais» corps?

Ce corps qui est le mien, pourquoi serait-il le mauvais? N’est-ce pas en effet à travers lui que je vis et éprouve ma sensibilité trans? En supposant que je serais née dans le mauvais corps, j’ai l’impression que ma puissance de vivre est tenue en négation, comme si mon existence n’était qu’une erreur dans la nature. Ma vie n’a toutefois rien d’un accident, et si je suis née dans le mauvais corps, ne devrait-on pas parler plutôt de corps social?

J’ai appris, dès l’enfance, à porter mes inclinations naturelles en méfiance, à refouler mon identité, parfois même à m’en satisfaire et à apprécier de jouer des codes de la performativité masculine. En mon esprit cependant se jouait une sorte de contre-performativité mentale dans laquelle je simulais une vie née dans le «bon» corps. De quoi engendrer un sentiment de haine envers soi-même et une sensation de mal-être, à endurer les souffrances de cette dysphorie vécue en silence.

Et pourtant, ce corps, c’est celui qui m’a été donné par la vie, dans lequel ma conscience s’éveille, stimulée par le monde qui m’entoure, les êtres et les choses qui le composent, qui me composent. Je n’ai pas choisi d’être qui je suis. En revanche, j’ai choisi de le devenir. Mon corps était déjà tout par principe.

Mon esprit a trouvé en ma chair son refuge comme d’autres construisent des sanctuaires pour y déposer leur prière

Par la transition, j’ai actualisé ma puissance interdite afin qu’advienne mon être en totalité. Le geste trans est une conquête existentielle et une réappropriation phénoménale, la grande réconciliation entre mes polarités. Jamais mon corps n’a été si bon, si bien et si beau. Mon esprit a trouvé en ma chair son refuge comme d’autres construisent des sanctuaires pour y déposer leur prière.

Décolonisation mentale

Entreprendre la transition a été un exercice de décolonisation mentale, une insurrection philosophique. Ce qui jadis constituait ma honte, mon vice et ma folie est soudainement devenu ma fierté, ma vertu et ma clairvoyance. Pour devenir qui je suis, il m’a fallu renverser l’ordre métaphysique, et c’est dans un geste résolument subversif que j’ai osé engendrer ma puissance interdite, en commençant par un acte de langage, celui de dire je en m’accordant elle, et d’éprouver cette conjugaison sur mon épanouissement personnel.

Se réapproprier le monde – mon monde – commence toujours par le verbe, car de lui la lumière procède. Telle est donc désormais ma raison, guidée par le seul impératif que dicte la vie, celui de vivre conformément à sa nature sensible. En renversant le sens, j’ai contribué à me redéfinir en tant que substance, enfantant ma propre renaissance. Quand je dis je suis une femme, je le deviens, en tant que sujet politique, en tant que trajectoire individuelle, en tant que corps, ce corps qui à jamais sera le bon!

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Judith Butler, grande prêtresse de la théorie du genre, n’a cesse de nous rappeler qu’il faut «rester flexible, jouer de ses orientations, ne pas se fixer sur une identité, etc.». Les trans eux, par contre, sont encouragés (poussés?) à choisir une fois pour toutes, histoire d’arriver à bon port («dans le bon corps»), destination finale, on ne se pose plus de questions. Quel paradoxe tout de même!

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