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Déconfiner les transidentités

15 juin 2020

Lana Cueto ©Pauline Humbert

État de carence charnelle et refoulement collectif, les derniers mois ont contraint l’ordre naturel humain à se replier sur lui-même.

Parole de femme trans*, j’ai passé la majeure partie de ma vie en état de quarantaine identitaire, à appliquer les règles de distanciation sociale à l’intérieur de mon propre corps. Ce n’est que tout récemment que j’ai enfin pu connaître l’agréable sensation de faire peau avec soi-même. Ce confinement dont je vous parle porte d’ailleurs un nom, et peut-être que vous aussi en avez fait l’expérience. Il s’agit du refoulement, ce virus résolument hostile au système immunitaire humain. Le refoulement affaiblit et rapetisse, rend aigri, ôte tout sens à la vie voire pire, ôte la vie.

C’est seulement à l’âge de 27 ans que j’ai atteint cet état de santé qu’est une vie harmonieuse, et pour le dire sans ironie, c’est en devenant anormale que je suis définitivement devenue normale. Ma transition a ainsi été un processus d’acceptation et de libération grâce auquel mon âme a pu s’incarner en authenticité à même la surface de ma chair. Seule, je n’y serais sûrement jamais arrivée. C’est grâce au soutien de personnes formidables que j’ai trouvé la force pour devenir qui je suis, quitte à défier les normes sociales pour y parvenir. À vous mes ami·e·x·s, ma reconnaissance éternelle. À l’image de cette crise sanitaire que nous traversons actuellement, votre solidarité et votre respect m’ont sauvé la vie.

Ce virus et sa pandémie ont contraint l’ordre naturel humain à se replier sur lui-même, nous obligeant à renoncer à notre besoin vital de faire peau, si ce n’est avec soi-même, du moins avec nos semblables. C’est comme si soudainement nous éprouvions collectivement un état de carence charnelle, et dans une certaine mesure, n’aurait-on pas vécu ensemble les effets du refoulement? À celles et ceux qui ont d’ailleurs fait la traversée en solitaire ou en territoire lgbtphobe, sachez que je vous aime, partout où vous êtes, et j’espère sincèrement qu’un jour ce virus sera derrière nous, et ce n’est pas de Covid dont il est question ici.

Pour être honnête, j’ai vécu cette mise à l’arrêt comme une accalmie. Quasiment personne à l’horizon pour exhiber ce visage d’habitude si fier des transphobies ordinaires

Pendant deux mois, la société s’est figée et nos centres-villes se sont vidés de leur substance humaine. Pour être honnête, j’ai vécu cette mise à l’arrêt comme une accalmie. Quasiment personne à l’horizon pour exhiber ce visage d’habitude si fier des transphobies ordinaires, et c’est avec une légèreté philosophique que j’ai fini par surmonter la pesanteur de cette épreuve. Ceci dit, il n’aura fallu que d’une seule journée du mois de mai pour me rappeler à la raison, ou plutôt, à l’ordre. La ville a repris ses habitudes, et avec, ces petits mépris qui animent le quotidien des un·e·s et brisent le destin des autres. Au pays du confinement, le meilleur moyen pour en sortir serait peut-être finalement d’y rester. Pourtant, à cette idée, je refuse d’adhérer: nous méritons mieux que des identités confinées et des refoulement contraires à la vie.

Il y a des crises qui ne disent pas leur nom, et d’autres qui révèlent la fragilité de nos existences et l’absurdité de ce monde. Il y a des crises qui se vivent en silence, et d’autres qui occupent tout l’espace disponible. Dans toutes ces crises, c’est la vie qui est en jeu ainsi que nos identités, celle que je me forge en tant que trajectoire individuelle et celle que nous nous forgeons en tant que communauté de destin. Afin de bâtir ensemble un monde meilleur, combattons cet autre virus qu’est le grand mépris de la vie humaine et de sa diversité. Créons un ordre moral où le refoulement identitaire et le rejet social sont érigés au rang de problème sanitaire nuisant à la santé générale. Saisissons ce sursaut d’humanité et cet élan de solidarité provoqués par la pandémie pour déconfiner nos transidentités.

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