Petite philosophie à l’attention des usagers des CFF et des êtres de cœur en général
Soyez süss dans le bus.
Les transports publics sont aux villes ce que Mexico est à l’indigence. Pourtant, à l’instar de la charmante bourgade d’Amérique latine, reconnaissez qu’ils remplissent une fonction, sinon sociale, du moins pratique. Reste que ce n’est pas parce que nécessité fait loi qu’on peut y aller comme ça avec les doigts. Non, non et non, un peu de style, du savoir-vivre, un peu de tenue, nom de Dieu!
Assis, pépé, assis!
Quand une personne âgée pénètre péniblement (c’est ainsi le triste sort de l’humaine condition avec le temps qui passe) dans la voiture, vous devez, comme un seul homme que vous êtes, vous lever et lui proposer votre place. Vous profiterez ainsi de l’occasion bénie qui vous est offerte de vous raffermir les fessiers, et si la vieille veut se faire péter les escarres, ça la regarde!
Au diable vos varices!
Allons, allons, un bon geste: au moment où les gardes-chiourme faisant office de contrôleurs déversent le flot de haine qu’ils ont accumulée après s’être fait refuser l’entrée de la police et de Securitas, au moment où ils s’apprêtent à maltraiter votre voisin de banquette tamoul qui n’a pas eu le temps de prendre son ticket parce que la Migros où il sue sang et eau a décidé à la dernière minute d’une improbable nocturne et qu’il a failli de peu manquer le dernier bus, eh bien, à ce moment-là, tendez au malheureux les quelques pièces nécessaires à la régularisation de sa situation et, de votre bon accent vaudois, intervenez auprès des capos en sa faveur…
Pump up the volume
La grise humeur qui hante les regards hagards de vos compagnons d’infortune vous pousse à systématiquement enclencher votre walkman à peine installé dans le trolley? C’est bien légitime. Mais prenez en ce cas la peine d’égayer l’ensemble de l’assistance qui ne demande que cela, vous verrez. A peine aurez-vous entonné les premières notes de ce tube d’Hélène Segara que vous écoutez en boucle, hein, indécrottable romantique que vous êtes, que vous découvrirez avec stupeur que la Dorris Schwartz affalée à vos côtés sur la banquette se transforme, ingrate chrysalide devenue gracieux papillon, en une Coco au jeu de jambes digne des meilleurs moments de Fame.
Voyagez léger
On sera reconnaissant aux sportifs, musiciens et autres poids lourds de renoncer à emprunter les petites routes que constituent les rares et étroits espaces dévolus à la déambulation dans les bus. Ainsi, tubas et skis, même combat: en taxi! De même, on évitera poussettes et landeaux, trop encombrants. Après tout, le petit aussi a le droit de se bouger la couenne! Assez d’obèses dans nos rues, que diable. Et s’il est trop jeune pour marcher, eh bien, équipez-vous d’un sac à dos spécial. Ça vous fera de l’exercice, vilaine feignasse que vous êtes, et ces vergetures ne vont pas partir toutes seules…
Jovial et convivial
Non, l’étymologie de convivialité, ça n’est pas «vivre avec les cons»… La convivialité, c’est un rayon de soleil dans l’iris vitreux d’une mourante: dans les configurations de sièges en face-face, vous prendrez ainsi la peine d’adresser un cordial bonjour à la personne âgée qui somnolait jusqu’alors dans le siège en face de celui que vous vous apprêtez à occuper. Le sourire aux lèvres, vous entreprendrez ensuite de lui faire la conversation. Ça la changera de Derrick et Sally Spectra, les seuls interlocuteurs qui viennent troubler le ronron de dentelles et de dessous-de-verre qui étouffe sa vie. Alors, dans un éclair de lucidité, elle vous regardera avec des pupilles qui crient «merci», comme ces boîtes de chocolat que lui envoie régulièrement son coupable golden boy de fils, enfui aux Bermudes depuis que Jürg Staübli n’est plus son ami. Ça vous changera de la lecture du Matin et vous apprendrez plein de choses incroyables: vous ne le saviez pas, avouez-le, que l’on pouvait retourner son dentier dans la bouche sans même ouvrir les lèvres?!
