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Afficionados: Le respect de l’étiquette

Ce n’est pas vraiment le contenu (le vin) et moins encore le contenant (la bouteille) qui les rassemblent: c’est d’abord la feuille de papier collée sur le document d’identité du noble nectar. Bienvenue à la Confrérie de l’Etiquette! Photos Julie de Tribolet

Sa devise est joviale: «Je déguste et je décolle». La Confrérie de l’Etiquette n’a pourtant rien d’un classique alibi pour faire la teuf. On est bel et bien là pour ces vignettes que l’invention de la lithographie, il y a deux siècles, a permis de multiplier et de diversifier à l’infini. D’ailleurs, la passion de ces collectionneurs ne s’exprime tout à fait qu’à l’heure où les gros classeurs sortent des mallettes et des cabas Migros. Les yeux se mettent alors à cligner d’aise devant les trésors que le confrère possède à plusieurs exemplaires. Le rituel des échanges peut commencer. Un rituel dont l’argent est rigoureusement banni, sous peine de se faire bannir soi-même.
C’est l’assemblée générale ordinaire de la Confrérie ce jour-là, à la Maison de la Dîme, une vieille demeure voisine du château d’Aigle (VD) abritant le Musée de l’étiquette. Venus de toute la Romandie, du Tessin et de Suisse alémanique, de France aussi, ces décolleurs invétérés ont «putzé» les officialités en matinée et ont voté pour désigner la plus belle étiquette du dernier millésime. Ils ont ensuite partagé un repas, dans le calme, entre gens de bonne compagnie.

Seul salut, se spécialiser
Une partie de la petite centaine de fidèles se prépare déjà à rentrer. Mais les moins pressés d’entre eux pouvaient enfin dévorer de l’étiquette. «Vous voyez, nous explique un de ces œnosémiophiles, c’est comme quand vous échangiez vos photos de footballeurs dans la cour d’école. Avec une nuance de taille toutefois: notre cahier à nous ne sera jamais complet.» Dix vies n’y suffiraient pas en effet. Leur chasse compte des centaines de milliers de proies potentielles: paysages, animaux, natures mortes, armoiries, écussons, motifs abstraits, commémorations… Ivresse et vertiges garantis.
Il faut donc se spécialiser dans certains thèmes iconographiques précis pour ne pas disperser ses forces. Dans le bulletin de la Confrérie, on peut lire ainsi qu’un honorable membre s’intéresse aux étiquettes «avec éclipse de soleil ou de lune» ou «avec sorcière sur balai et chat»… Et les échanges en direct débutent souvent ainsi: «Madame, avez-vous des artistiques?» L’usage nominal de ce qualificatif signifie en l’occurrence que le demandeur est en quête d’étiquettes ayant de près ou de loin un rapport à la création visuelle. Il pourra donc s’agir de reproductions de chefs- d’œuvre de l’histoire de l’art tout comme de pin-up sorties tout droit des années 50. Le genre l’emporte visiblement sur le prestige du motif. «Moi, c’est le sport et la bande dessinée. Tu aurais quelque chose à me proposer?» «Je crois que je dois avoir un ou deux trucs. Moi c’est le sport et les communes. Tu aurais quelque chose dans le rugby?»

Un voyage en Equateur
A une des tables d’échange, un monsieur à la prestance supérieure soumet à l’examen muet de ses compagnons ses classeurs impeccablement organisés. Ce professeur de zoologie à l’Université de Bâle et son épouse brésilienne semblent littéralement vibrer pour leur marotte forte de 215’000 unités. «C’est la passion du vin qui nous a amenés à la passion de l’étiquette. Et cette deuxième passion nous permet aussi de conserver en partie la saveur de nos plus grandes bouteilles», explique ce scientifique d’origine italienne. Monsieur supervise, commente, plaisante, pendant que madame observe, jauge et négocie. Un modèle de complémentarité conjugale. Une osmose presque émouvante entre deux intellectuels ne se refusant aucune folie pour aller jusqu’au bout de la leur: «Il nous manquait des étiquettes de vin équatoriennes. Nous sommes donc allés en Equateur.»
Car les vignerons n’ont guère le temps de répondre aux demandes des collectionneurs et daignent rarement leur envoyer des étiquettes n’ayant jamais connu le contact froid du verre. Pis que ça: les producteurs préfèrent éviter que leurs emblèmes soient dispersés sans contrôle aux quatre coins de la planète. Il faut donc bel et bien décoller soi-même.

Sacrée colle!
Et la modernité ne facilite pas l’exercice: «Maintenant que les containers à verre sont fermés, il est plus difficile que jamais de récupérer des bouteilles vides. Il faut souvent acheter et consommer le vin, si on veut l’étiquette», déplore un membre qui se félicite toutefois que ces fichues vignettes autocollantes, autres calamités contemporaines qui rechignaient naguère à se laisser décoller après le traditionnel bain prolongé dans l’eau froide, se laissent mieux apprivoiser: «Les nouvelles colles sont moins coriaces, poursuit-il. Une fois séparées du verre, je les laisse sécher sur une grille, puis je les plaque sur une feuille de papier et les découpe enfin à 2 mm du bord.» Tout comme pour la vigne, les vendanges d’étiquettes ne supportent guère le dilettantisme.
Et le résultat du vote? La plus belle étiquette de la cuvée 2004 selon les urnes n’était pas la plus belle pour tout le monde. «Je n’aime pas. C’est très kitsch», regrettait une dame. Il fallait bien admettre avec elle que ce nu féminin enfermé dans un verre, que cette aquarelle aux dominantes violacées et orangées avait de quoi faire frémir un graphiste à la page. Mais dans une assemblée où prime la convivialité, seule la subjectivité majoritaire est souveraine. Et de toute manière, s’il y a bien une seule étiquette dont l’œnosémiophile se moque, c’est sans doute celle qu’on pourrait vouloir lui coller.