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Le vrai visage des ennemis du Pacs

«Ne deviens pas gay, tu finiras triste !» Tel est le titre d’un sombre opuscule publié et envoyé à tous les députés français au moment des débats parlementaires sur le Pacs. La droite chrétienne sort de l’ombre et révèle son vrai visage. Entre chemises brunes et claquements de bottes, enquête en eaux troubles.

Rituel quotidien. Mon regard se baladait sur la presse romande au troquet du coin. Quand Le Figaro vint s’abattre sur ma lecture. Marc, dont je ne soupçonnais pas les habitudes éditoriales, m’avait rejoint. Page 2, courrier des lecteurs. Sous le titre «Pacs : une législation totalitaire», la présidente de la biencomme- il-faut et très catholique Fédération des Familles Françaises expliquait l’horreur que constitue le texte qui devait passer le 9 octobre devant les députés français. Mais l’intérêt du courrier ne résidait pas tant dans les propos attendus de la prude présidente que dans l’encadré qui l’accompagnait. Il présentait un livre signé d’un prénom, Sébastien, et intitulé «Ne deviens pas gay, tu finiras triste». Le bonhomme avait été «homosexuel pendant vingt ans» et témoignait de ce sinistre passé afin de prévenir des dangers du «mariage homo». Ma curiosité était piquée au vif. L’Aiglon n’est pas la Sainte- Scolasse, mais j’étais bien décidé à jouer au Poulpe sur ce coup-là. Ça sentait trop le bidonnage fomenté par une droite pas si catholique que ça. Je commandai donc le bouquin édité par un certain François-Xavier de Guibert. On nageait en plein polar caricatural: la particule qui fricote avec les «détails de l’histoire» et fait marcher les rotatives à grands renforts de brune propagande. Jean-Bernard Pouy n’avait décidément rien inventé. L’opuscule du repenti était plutôt bien foutu. En fait, le pseudo n’avait pas écrit, mais juste signé le bouquin. Il avait confié son histoire à un journaliste, Pierre Pastré, qui avait dû la retravailler. Tant et si bien que le bouquin ressemblait plus à une habile construction propagandaire qu’à un véritable témoignage.

Les ficelles de la propagande
Le schéma du livre est simple et didactique. L’histoire du fameux et fumeux Sébastien commence par un traumatisme (la mort de sa femme et de son fils). Classique. La solitude, l’égarement entraîne ensuite naturellement l’esprit faible dans son cœur et dans sa tête vers l’homosexualité. Encouragé de plus par la «mode médiatique». Troisième chapitre: la dialectique de la «dépendance» se met en place. L’homosexualité rejoint alors l’alcool ou la drogue. Dans les deux chapitres suivants, on entre dans le vif du sujet. L’essence de l’homosexualité se révèle unidimensionnelle: le sexe seul dirige ce comportement.

De plus, la «perversion» est sournoise; avec l’âge sonne le glas. Le bonheur homo n’est qu’une chimère hédoniste, et Chronos se charge de le rappeler aux étourdis. Plus loin: le couple homo n’est qu’un «trompe la solitude», un miroir aux alouettes voué à un échec d’autant plus certain que les homos souffrent d’une profonde «instabilité sexuelle». Dès lors, et c’est le propos du septième et dernier chapitre, à quoi bon le Pacs? D’autant que le texte de loi a été conçu par «une poignée d’homos avides de se voir accorder des privilèges», financiers notamment. Conclusion: «Que tous l’entendent, devenir gay, c’est finir triste.» L’histoire d’une reconversion qui tourne au prosélytisme. L’envie de démonter la supercherie me taraudait. Ni une ni deux, j’appelai François-Xavier de Guibert et jouai le journaliste désireux d’offrir une tribune libre au propos de l’éditeur et de son auteur à pseudo. Je n’eus pas trop de mal à obtenir une entrevue avec Sébastien, le lundi suivant à Paris. Dans une petite rue du sixième arrondissement se tenait l’étroite arcade des éditions François-Xavier de Guibert. L’éditeur était au téléphone et je patientai en baladant mon regard sur les rayons et piles de livres alentour: «Permanence et développement de la doctrine catholique», «La Bible au risque de la science», «Chômage, fils du socialisme», «Enjeux politiques de l’avortement» ou encore «La défense de Louis XVI». De Guibert avait la tête de l’emploi. Tiré à quatre épingle façon gentleman farmer, il avait les traits nobles, la décontraction d’un naturel aristocratique et la mini-vague d’un quinquagénaire de la haute. Son bureau était celui de n’importe quel éditeur, les images pieuses en plus. Sébastien était en retard et de Guibert me servit l’apéro en forme de leçon politique: «Nous subissons une incroyable intoxication sur les causes de l’homosexualité. Il y a une grande différence entre homosensibilité et homosexualité. C’est le passage à l’acte qui fait la différence. Le Pacs permet et encourage ce passage à l’acte et banalise ainsi l’acte fondateur de l’homosexualité», commença par m’expliquer ce fin dialecticien avant de poursuivre. «Le Pacs fait partie de ces projets dits de société qui représentent les derniers points sur lesquels la gauche peut se différencier de la droite. Ralliée à l’argent, la gauche, pour prétendre à être la gauche, n’a d’autre choix que de pratiquer le volontarisme idéologique. La générosité économique et sociale est remplacée par la destruction de la société.» Après la gauche, au tour de la droite: «Le débat autour du Pacs permet à la droite de trouver une dimension politique qu’elle ne pouvait plus espérer. Elle joue l’opposition pour exister politiquement. En fait, la droite et la gauche surfent sur les mêmes idées. Ne reste qu’un faux débat. Le président Chirac, qui est somme toute un bon troupier, voulait intervenir sur le Pacs. Mais sa fille Claude, en charge de son image, l’en a dissuadé. C’est une véritable homosexualisation de l’homme politique.» A gauche comme à droite, le débat politique est vicié. La démocratie est faisandée et ne reste comme alternative politique que la voix d’une droite chrétienne qui avait tenu le crachoir pendant près de cinq heures à la tribune de l’Assemblée, quelques jours plus tôt. La députée UDF des Yvelines, Christine Boutin, y avait joué l’obstruction en martelant son discours sur le thème «Le Pacs érige l’homosexualité en norme». Sébastien finit par arriver et de Guibert nous invita à déjeuner. Journalistes, homos, tous complices Au restaurant, ce fut fromage et dessert. Sébastien restait en retrait tandis que de Guibert se lâchait un peu plus. Après la classe politique, il s’en prenait au médias qui avaient refusé de parler de son livre: «La déontologie journalistique n’est qu’un leurre. Vous devez comprendre que le lobby homosexuel est très puissant et très bien implanté dans les médias. Il bloque l’accès à l’information. Il existe une véritable perméabilité des médias à l’homosexualité.» Il en rajouta une louche: «Nous vivons à l’heure du terrorisme intellectuel. Aujourd’hui, les hommes politiques et les intellectuels fonctionnent en suivant les modes. Notre discours étant considéré comme ringard, on nous exclut du débat, on nous censure.» Et le baronnet de l’édition de critiquer les Delarue, Cavada et consors: «Le plateau de l’émission “Ça se discute” consacrée au Pacs était un plateau composé. Le débat était biaisé, les journalistes ne sont plus crédibles. Jean-Marie Cavada, par exemple, se rend coupable d’ingérence en cumulant ses fonctions publiques à la Cinquième et France 3 et les intérêts privés de sa société de production en charge de La Marche du siècle. L’aberration juridique que constitue le Pacs est un alcool trop fort à avaler pour les médias.» L’homosexualité comme tabou de la République? «Les homosexuels constituent un enjeu électoral et économique considérable. Le milieu homosexuel représente un circuit privilégié. La dialectique homosexuelle est aujourd’hui la garantie d’être branché. Même le Figaro Magazine a récemment consacré trente deux pages à la mode masculine! L’homosexualité est un état exacerbé de tous les mythes contemporains. Toute pesanteur sociale ou liée à la collectivité y est ignorée au profit d’une humanité zombie.» De Guibert se fit alors nostalgique: «Dans les années 20, que l’on a à juste titre appelé les années folles, l’homme faisait attention à lui. Une attitude véhiculée par le milieu homosexuel de l’époque. Dans les années 40, rien de tout cela, l’homme avait retrouvé sa place.» La faute des femmes Finalement, de Guibert exposa sa théorie: «Quand la femme joue à l’homme, l’homme joue à la femme. Nous connaissons une situation de déséquilibre où la femme travaille et accède même à l’armée! Récemment, il y avait quarante pour cent de femmes candidates aux postes d’officiers! Même ici les hommes sont dévalorisés. Alors ils perdent confiance en eux et se retrouvent entre eux… La place de l’homme est remise en question. Regardez les banques du sperme et l’insémination artificielle. On va vers une inutilité de l’homme. Ce n’est pas un hasard si c’est la femme Guigou qui défend le Pacs! Si l’homme tombe, la femme peut toujours le relever. Si la femme tombe, l’homme ne peut plus rien pour elle.» La femme tente de prendre la place de l’homme et le pousse vers l’homosexualité. Le complot féminin comme cerise sur le gâteau. L’heure passait et de Guibert conclut sur le Pacs: «Rappelezvous, dans le projet initial était prévu l’accès à la mairie. C’était dans l’idée de donner une tribune libre à l’exhibitionnisme. Le Pacs, c’est la voie ouverte à la pédophilie!» Je frôlais l’indigestion quand de Guibert me laissa seul avec Sébastien (lire encadré). Mon entretien terminé, j’avançai l’heure de mon retour et me descendis une gueuze à la Gare de Lyon. La tête me tournait et la bière n’y était pour rien. A Genève, je n’avais pas de Sherryl à rejoindre, ni même un garçon coiffeur à qui raconter ce que je venais d’entendre. Heureusement que mon ordinateur aimait à jouer les confidents.

S. est un salaud

Lors de notre tête-à-tête, Sébastien fut plus loquace qu’au restaurant où il s’était contenté d’acquiescer aux propos de son éditeur. Il ne me dit pas grand chose de plus que ce qui figurait déjà dans son livre, ânonnant les poncifs de l’homophobie ordinaire, comme pour s’en convaincre. Sébastien était homosexuel, j’en suis convaincu. Agé de 45 ans, marié, il souhaite aujourd’hui avoir des enfants. Ce qui m’a frappé, c’est la détresse qui habitait ce type. Son allure rappelait celle des porte-flingues de Lautner. Mais le personnage n’était pas servi par un dialogue signé Audiar. Le théoricien, ce n’était pas lui. Tout au plus avait-il trouvé dans les propos de son éditeur quelques certitudes bonnes à combler le doute émotionnel qui l’habitait. Il les reprenait, sans comprendre, tenta une explication sur le lobby gay («Les homos commencent à s’organiser. Sur minitel, dans les journaux, Le Marais est un vrai ghetto»), cita Coluche (»Les homos ne font pas d’enfants, mais il y en a pourtant de plus en plus!») et finalement, il lâcha: «Les homos ressemblent aux juifs d’hier!» Content que soixante députés aient pris la peine de lui écrire pour le remercier après avoir lu son livre («eux qui ont si peu de temps»), il se sentait soutenu. Il m’avoua aussi une série de conférences organisées par son éditeur. Soudain, il existait, on l’écoutait. Sébastien est un pauvre type qui a vendu son âme au diable pour exister un peu.

«Le Pacs n’a rien d’abaisable»

Christine Boutin voulait dire apaisant. Le lapsus de la députée des Yvelines invite à se gausser gentiment. C’est vrai que la dame patronesse qui s’était gavée de pâtes et de miel pour tenir les quatre heures de son discours anti-Pacs devant l’Assemblée prête à sourire. Grave erreur. Car pour amuser la galerie parlementaire en novembre dernier, Christine Boutin a dû accéder à la tribune. Et nous devons nous interroger sur sa présence devant les députés. Si Christine Boutin se livrait pour la première fois à l’exercice du crachoir, elle est en revanche rompue à celui, plus insidieux, du lobbying parlementaire. Inlassablement, elle milite à l’Assemblée et multiplie les amendements, comme celui qu’elle a déposé en 1996 pour les «provocations à l’avortement» visant à restreindre les libertés dans ce domaine. Christine Boutin, dont le mouvement «Oser la famille» a défilé contre le Pacs le 7 novembre dans les rues de la capitale française, n’est pas qu’une grenouille de bénitier. Comme l’écrivait Michel Serge Bouez dans Libération le 6 novembre: «Madame Boutin est la Jeanne d’Arc d’une nouvelle extrême droite , infiniment plus dangereuse que celle incarnée par Jean-Marie le Pen, car, dans son refus du Pacs, elle nie les droits de l’homme et se situe dans la lignée des Franco et Pinochet, eux aussi champions d’un catholicisme exacerbé.» L’opposition, pour retrouver et légitimer son existence politique, en plaçant Christine Boutin sur la tribune et en la désignant comme sa porte-parole, a apporté à ses idées une reconnaissance et une légitimité qu’elles ne connaissaient pas jusqu’alors. La droite chrétienne des Boutin et de Guibert profite du jeu démocratique, comme d’autres tenants de la haine avant eux. Les jeux de pouvoirs ne servent pas le débat républicain, ils le mettent en péril.