Liberté… un nom féminin?

Face à l’intégrisme, Irshad Manji, journaliste canadienne, musulmane et lesbienne, publie une lettre ouverte à tous les musulmans. Elle appelle à la réflexion indépendante et à l’esprit critique dans la pratique de l’Islam.

Irshad Manji, auteure de Musulmane mais libre, arrive d’un pas décidé dans un hôtel parisien de la rue des Saints-Pères. Elégante, chaleureuse, passionnée, elle entre très vite dans le vif du sujet. «En Iran, lorsqu’une femme est suspectée – simplement suspectée – d’être lesbienne, on l’enveloppe dans un drap blanc et on la fait descendre dans une fosse. Des hommes lui jettent des pierres de la taille d’un poing. Comment concilier une telle violence, une telle injustice, avec ma foi musulmane?» Après des années d’interrogations, dues à une double éducation (publique et multiculturelle en semaine, coranique le samedi), cette jeune canadienne d’origine indienne se fait aujourd’hui la voix de tous ceux qui croient en un Islam ouvert et progressiste.

Questionner le Coran
Alors que «la plupart des musulmans considèrent le Coran comme un document à imiter plutôt qu’à interpréter», I. Manji soutient la pratique de l’Ijtihad, «une tradition islamique de la réflexion indépendante qui permet à tout musulman, femme ou homme, hétérosexuel ou homosexuel, jeune ou vieux, de mettre à jour sa pratique religieuse à la lumière des circonstances présentes.» De nombreux musulmans souhaitent en effet vivre leur foi en respectant la diversité culturelle, sans crainte, sans se soumettre aux normes et aux coutumes tribales. «Mais trop peu ont le courage de remettre en cause, de défier, ou même de discuter l’Islam publiquement.» C’est ce que fait I. Manji dans ce livre, grâce à de passionnantes enquêtes et recherches historiques.
Elle reste cependant fidèle aux valeurs de l’Islam. Lorsqu’on l’interroge sur le fait d’être gay et musulman, elle cite le Coran: «Il est très clair: tout ce que Dieu fait est excellent. Rien de ce que Dieu crée n’est vain, et Dieu crée qui Il veut. Le Coran dit aussi que si cela avait plu à Dieu, Il aurait fait de nous un seul peuple. Mais Il en a décidé autrement… C’est peut-être donc qu’il nous met à l’épreuve. Ce n’est pas seulement un appel à la tolérance. Cela signifie que Dieu a créé la diversité.» Ce qu’I. Manji soutient, c’est la liberté de «Méditer la volonté de Dieu – sans aucune obligation de se soumettre à une interprétation donnée.» Elle évoque par ailleurs le port du voile. Lorsque des voix s’élèvent contre cette pratique, certains répondent qu’il s’agit d’un choix que les femmes font en toute liberté. «Le Coran dit qu’il n’y a aucune contrainte dans la religion. Pourtant, une femme qui porte le hijab de peur de ne pas être considérée comme une bonne musulmane ne fait pas un choix, elle vit dans la contrainte», explique-t-elle.

Polémique
La sortie dans de nombreux pays de Musulmane mais libre a suscité de vives réactions: beaucoup de remerciements mais aussi quelques accès de fureur. L’auteure évoque en effet l’incitation de l’Islam à la haine des juifs et le conflit israélo-palestinien: «Les musulmans apprennent qu’Israël ou la colonisation occidentale sont à l’origine de leurs malheurs, alors que depuis un siècle les musulmans ont été beaucoup plus torturés et tués par d’autres musulmans que par Israël ou des puissances coloniales. Il y a certes une occupation militaire israélienne à Gaza, et il faut y mettre fin. Mais les autorités palestiniennes ont aussi une grande part de responsabilité dans ce conflit.» Bien sûr, pour certains musulmans, l’auteure va trop loin. Mais elle affronte sereinement la polémique: «Je reçois aussi des menaces de mort, dit-elle, mais est-ce si surprenant? J’en recevais déjà quand j’animais Queer television au Canada, la première émission gay et lesbienne sur une chaîne commerciale.»

Musulmane mais libre, Irshad Manji, éd. Grasset
Pour contacter Irshad Manji et pour des infos supplémentaires:
www.muslim-refusenik.com

Vers une vraie réforme

Les discours ne suffiront pas à changer le monde musulman et à redonner leur dignité aux femmes, premières victimes des coutumes tribales. C’est par la voie économique que le progrès arrivera. I. Manji défend le développement des entreprises des femmes musulmanes. En effet, le Coran n’interdit pas aux femmes de faire du commerce. Les aider à acquérir en masse l’indépendance financière les encourage à s’alphabétiser, leur donne du pouvoir et met fin à leur servitude. Un programme de micro-prêts en direction de millions de femmes musulmanes, auxquelles les institutions bancaires ne prêteraient pas un sou, est en cours de réalisation dans plus de quarante pays. Lancés entre autres par un économiste bangladais, ils sont si efficaces que les Nations Unies ont décrété 2005 «l’année du micro-prêt».

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