Kosinski, selon un de ses collègues: «Michal est comme un petit garçon avec un marteau. Tout pour lui ressemble à un clou.» Photo: FB.

«C’est un choc de voir que c’est si facile de distinguer un gay d’un hétéro»

Le chercheur en intelligence artificielle Michal Kosinski s’explique sur sa découverte controversée d’un «gaydar» algorithmique, dans une interview au «Guardian» qui expose ses connexions troubles.

Michal Kosinski. Ce nom ne vous rappelle sans doute rien, mais on a beaucoup parlé, en septembre dernier, d’une des découvertes faites par ce scientifique polonais de 35 ans, spécialiste en intelligence artificielle. Dans une publication, il affirmait avoir mis au point un algorithme capable de deviner, avec une précision de 81% pour les hommes et 74% pour les femmes, l’orientation sexuelle d’un individu à partir de 35’326 photographies tirées de sites de rencontres. Ce «gaydar dopé à l’intelligence artificielle» avait soulevé un tollé. Neuf mois plus tard, le journaliste Paul Lewis du quotidien britannique «The Guardian» livre ce dimanche une interview édifiante du scientifique controversé, doublé d’une enquête troublante sur son environnement.

Kosinski assure ainsi être parvenu à ses découvertes sur le «gaydar» par hasard: «J’ai été choqué de découvrir à quel point c’était facile pour un algorithme de distinguer un gay d’un hétéro; Je ne voyais pas comment cela était possible.» Il se défend de tout cynisme, insistant sur le fait que l’objectif de son travail est mettre en exergue les dangers de la société numérique.

Même creuset que Cambridge Analytica
Au cours de sa formation, Kosinski est passé par le Centre de psychométrie de l’Université de Cambridge, précurseur dans l’analyse de personnalités à partir du Big Data… et creuset de la firme Cambridge Analytica, au cœur du scandale sur la manipulation de données Facebook lors du vote sur le Brexit et des élections américaines. C’est dans ce cadre que le jeune chercheur s’est intéressé aux moyens de travailler sur la prédiction des émotions, caractères et opinions à partir des données récupérées des réseaux sociaux. «Je suis parfois choqué par le fait que l’on perde aussi facilement sa vie privée, mais je ne peux pas changer le fait que nous l’avons déjà perdue, et il n’y pas de recul possible à moins de détruire cette civilisation», explique-t-il. Pour lui, l’exploitation des données recèle aussi des opportunités. Par exemple en détectant les conducteurs perdus, paniqués ou dangereux dans le trafic, on «peut littéralement sauver des vies».

Son article sur la prédiction de l’homosexualité lui a valu une avalanches de critiques, notamment sur la possible utilisation de son algorithme pour persécuter des individus dans des pays où l’homosexualité est illégale, voire passible de la peine de mort, tels que l’Iran ou l’Arabie saoudite. Kosinski se défend: «J’aurais eu une très bonne vie aussi sans publier ce papier. Mais un collègue m’a demandé si je pourrais me regarder dans la glace si un jour une entreprise ou un gouvernement déployait une technique similaire pour s’en prendre à des gens.»

Biaisé
Outre l’argument moral, le «gaydar» de Kosinski est aussi disputé sur des bases scientifiques. Selon le professeur Alexander Todorov, de Princeton, les motifs étudiés par son algorithme seraient biaisés par des éléments non physiologiques: poses, maquillage, lunettes, barbes ou accessoires d’arrière-plan. Mais le chercheur polonais ne pense pas que cela remette en cause ses conclusions. Il estime d’ailleurs qu’elles corroborent des théories sur l’origine prénatale de l’homosexualité, à savoir l’exposition différenciée des fœtus aux androgènes, qui déciderait plus tard de l’orientation sexuelle. «Il n’est pas exclu que ces différences puissent aboutir à des morphologies faciales atypiques du point de vue du genre», avance Kosinski.

Voilà qui n’est pas sans rappeler la physiognomonie du XIXe siècle, qui prétendait déduire les caractères à partir des mesures du crâne, note le journaliste du «Guardian». Son interlocuteur rejette ce «mélange de racisme et de superstition», tout en regrettant que cette pseudo-science ait «créé un tabou» autour de tout ce qui pourrait lier physiologie et psychologie. Kosinski a d’ailleurs ouvertement évoqué la possibilité d’utiliser l’intelligence artificielle pour détecter des traits criminogènes chez les individus: «Je pense que quelqu’un doit faire ce travail.» Ce serait déjà le cas du Gouvernement chinois.

Tapis rouge
Kosinski lui-même ne serait pas insensible aux sirènes de certains Etats autoritaires et de quelques start-up travaillant dans l’ombre sur la surveillance du futur. Le 14 juillet 2017 – peu avant sa publication sur le «gaydar» – le scientifique avait ainsi accepté une invitation à présenter son travail devant un panel d’officiels russes de haut niveau. Le Kremlin lui avait déroulé le tapis rouge, allant jusqu’à affréter pour lui un hélicoptère. Kosinski assure n’avoir pas présenté aux Russes, qui répriment depuis cinq ans toute forme d’activisme LGBT, son travail sur l’homosexualité. Il ne sait d’ailleurs pas qui exactement était dans le public ce jour-là, hormis le ministre des Affaires étrangère Sergueï Lavrov. Des membres des services de renseignements? Possible. «Mais je pense que ceux qui travaillent dans le domaine de la surveillance – plus que quiconque – doivent être avertis des risques qu’ils créent.»

» L’article du «Guardian» (en anglais)

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