Daniel Brühl, Luke Evans et Dakota Fanning dans «The Alienist».

L’aliénation d’un siècle

Avec la série «The Alienist», Netflix nous rappelle à cette fin du XIXe siècle où la science cherchait à définir l’homosexualité. De la dégénérescence à l’aliénation de soi, les théories sont nombreuses et marqueront le siècle à venir.

Le mois passé on célébrait la Journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie, journée célébration de la suppression par l’Organisation mondiale de la santé de l’homosexualité comme maladie mentale. Quelques décennies seulement ont passé depuis. Si les luttes pour les droits sont actives, l’aliénation mentale pour cause d’homosexualité semble d’un autre temps. La diffusion sur Netflix de la série télévisée «The Alienist», nous rappelle à ce temps et à ces idées rétrogrades, tout en nous donnant l’occasion de nous pencher sur celles et ceux qui ont travaillé à ce droit d’exister.

«The Alienist» se base sur le livre du même nom de Caleb Carr, et suit le Dr. Laszlo Kreizler et ses deux acolytes dans l’enquête autour des meurtres de jeunes garçons travestis. L’Aliéniste, c’est le psychologue criminologue, le profileur avant l’heure. Il est spécialiste des maladies mentales et les comportements dits déviants de celles et ceux qui se retrouvent aliénés par la société qui les rejette. Brillamment menée par Daniel Brühl, Luke Evans et Dakota Fanning, l’histoire nous plonge dans un New York pauvre de la fin du XIXe siècle. Et loin du petit écran, que nous dit l’Histoire de cette fin de siècle?

C’est le 29 août 1867, en Allemagne, que le mot «homosexuel» apparaît pour la première fois. L’identification à une communauté et non à un genre inversé sera la voie empruntée par la psychiatrie naissante pour ramener le groupe dans son entier sous le joug de la maladie mentale. Nous sommes à la fin du XIXe siècle. Une fin de siècle marquée notamment par la pensée de Augustin-Bénédict Morel, selon laquelle l’homosexualité est une forme de dégénérescence de l’homme normal à la lumière d’un siècle où l’idéologie est celle du progrès.

Incurable
C’est en Allemagne encore que l’orientation homosexuelle est théorisée grâce au «Psychopathia Sexualis» de Richard von Krafft-Ebing de 1886. L’homosexualité y apparaît comme une maladie répandue, mais rarement guérissable. Freud livre sa vision dans le journal viennois «Die Zeit» en 1903 sur un scandale sexuel impliquant une personnalité de l’époque: «L’homosexualité ne relève pas du tribunal et j’ai même la ferme conviction que les homosexuels ne doivent pas être traités comme des gens malades, car une telle orientation sexuelle n’est pas une maladie. Cela ne nous obligerait-il pas à caractériser comme malades de nombreux grands penseurs que nous admirons précisément en raison de leur santé mentale?»

Freud ose une vision plus ouverte mais reste ambigu sur la nature du comportement homosexuel. Il reste pervers, au sens d’inhabituel selon lui. Le médecin allemand Magnus Hirschfeld fait lui aussi exception dans la masse en démontrant que l’homosexualité est déterminée, innée, non modifiable et par conséquent, non répréhensible.

«Personnage»
Alors que les exemples de recherches scientifiques autour de l’homosexualité inondent la fin du XIXe, c’est également cette fin de siècle qui nourrira la plume des plus grandes figures littéraires homosexuelles, de Paul Verlaine à Oscar Wilde. Comment définir et comprendre ce phénomène scientifico-artistique? Le philosophe Michel Foucault en donne une explication intéressante dans «La volonté de savoir»: «L’homosexuel du XIXe siècle est devenu un personnage: un passé, une histoire et une enfance, un caractère, une forme de vie; une morphologie aussi, avec une anatomie indiscrète et peut-être une physiologie mystérieuse. Rien de ce qu’il est au total n’échappe à sa sexualité. Partout en lui, elle est présente […] Elle lui est consubstantielle, moins comme un péché d’habitude que comme une nature singulière. Il ne faut pas oublier que la catégorie psychologique, psychiatrique, médicale de l’homosexualité s’est constituée du jour où on l’a caractérisée […] moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de la sensibilité sexuelle, une certaine manière d’intervertir en soi-même le masculin et le féminin. L’homosexualité est apparue comme une des figures de la sexualité lorsqu’elle a été rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d’androgynie intérieure, un hermaphrodisme de l’âme. Le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce.»

Ainsi le XIXe siècle créa-t-il la problématisation de ce qu’est la sexualité par le biais de la médecine et de la psychiatrie. Une forme de superposition des amours sexuelles anciennes et de sa définition moderne marquée par la science. Une transition qui à jamais signe le passage d’un bord à l’autre, en imposant un inévitable «coming out». Autant d’obstacles au simple désir d’être soi.

 

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