«Le devoir de virilité est un devoir d’hétérosexualité»

La philosophe française Olivia Gazalé publie un essai passionnant où elle déconstruit la notion de virilité et montre comment celle-ci a été érigée en mythe fondateur pour asseoir la domination masculine.

360° – Qu’est-ce qui se cache derrière la fameuse expression «un homme, un vrai»?
Olivia Gazalé – De même qu’«on ne naît pas femme, on le devient», on ne naît pas «homme», il faut le devenir, ce qui exige un constant et douloureux travail d’intériorisation des normes viriles: être grand, fort, performant, courageux, victorieux, puissant, et conquérant, y compris sur le plan sexuel. Mais être un guerrier n’a rien de naturel. Être un homme, un «vrai», c’est obéir à un faisceau d’injonctions, comportementales et morales, très coercitives, si bien que la virilité constitue une sorte de performance imposée, un idéal hautement contraignant.

– Vous écrivez qu’«être homme, c’est d’abord et avant tout ne pas être homosexuel, ni même efféminé». Être homosexuel, c’est donc pire qu’être une femme, dans l’imaginaire viriarcal?
– Le mythe de la virilité, c’est le postulat d’une hiérarchie des sexes, d’une supériorité du masculin sur le féminin. Être un «vrai homme», c’est donc se démarquer radicalement des femmes, essentialisées comme des êtres inférieurs, irrationnels et dominés par leurs émotions, et rejeter passionnément le moindre signe d’effémination, perçu comme une honteuse faiblesse. L’homophobie découle de la gynéphobie: c’est parce que le féminin est avili que l’effémination est avilissante. Les «femmelettes», les «tapettes», les «gonzesses» ne sont pas des «vrais» hommes. Ce bannissement est, historiquement, d’une telle violence, qu’il n’est pas excessif de dire que si l’homme est un oppresseur, il est aussi, très largement, un opprimé. La hiérarchie qui s’établit entre ceux qui sont réputés incarner la virilité et ceux qui sont rejetés hors d’elle est, partout dans le monde, intraitable. Le devoir de virilité est, par essence, un devoir d’hétérosexualité.

– Vous montrez dans votre essai quel rôle a joué pendant des siècles la pédagogie pédérastique dans la Grèce et la Rome antique, qui étaient des sociétés foncièrement patriarcales. Comment expliquer que ces pratiques homosexuelles étaient tolérées, voire encouragées?
– Dans l’antiquité, les catégories d’homosexualité et d’hétérosexualité telles que nous les entendons aujourd’hui, comme deux groupes clairement séparés, n’existaient pas. L’homme libre se devait d’être marié, d’honorer sa femme et ses maîtresses et pouvait aussi soumettre de jeunes corps masculins. À Athènes, cela entrait dans le cadre de l’éducation à la citoyenneté: le jeune homme – l’éromène – était «virilisé» par un plus âgé – l’éraste –, qui était aussi son protecteur. En revanche, à Rome, cette pédophilie ne s’exerçait que sur les petits esclaves. Dans les deux cas, il s’agissait d’un rapport de domination, d’un enjeu de pouvoir, qui aurait été jugé scandaleux entre deux adultes, car l’attentat le plus grave à la virilité consistait alors à occuper la position «passive» dans le rapport. Il fallait «sabrer sans être sabré».

Olivia Gazalé. Photo: Ed. Robert Laffont

– Sur quoi se fonde cette hiérarchie pénétrant-pénétré?
– Dès l’antiquité, un clivage radical s’opère entre les dominants-pénétrants et les dominés-pénétrés. La virilité, c’est la pénétration active ; la dévirilisation, c’est la pénétration passive. Cette discrimination archaïque renvoie à une certaine idée du phallus, assimilé à un symbole de pouvoir et un outil de domination. De nombreuses métaphores l’assimilent à une arme: pistolet, fusil, gourdin, braquemart… Pénétrer, c’est user de son arme, être pénétré, c’est se faire saillir par cette arme.

– Dans les années 1970, le milieu gay américain a récupéré les codes vestimentaires de l’homme viril. En idéalisant cette masculinité exacerbée, les homosexuels seraient-ils eux aussi pris au piège de la virilité?
– Ce phénomène des «Castro clones», ou des «gays machos» peut se comprendre comme une réponse à la stigmatisation. En récupérant théâtralement les signes distinctifs de l’hyper-virilité – la moustache, le blouson de cuir, les biceps gonflés, les bottes et le casque de chantier – ils parodient le machisme du cow-boy, du biker, du bûcheron ou de l’ouvrier du bâtiment, et invitent chacun à reconsidérer l’amalgame classique entre effémination et orientation sexuelle: il y a des hétéros efféminés et des homos virils. Plutôt que de tomber dans le piège du virilisme, ils le questionnent, en bousculant les présupposés de l’hétéronormativité.

«Le mythe de la virilité Un piège pour les deux sexes» Olivia Gazalé, éd. Robert Laffont.

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