Photo: © Magali Girardin.

«J’ai décidé de ne rien cacher»

Le socialiste Thierry Apothéloz est candidat au Conseil d’Etat genevois. Rencontre avec un politicien fier et à pied d’œuvre.

Le conseiller administratif de la commune genevoise de Vernier a 42 ans. Fait pas banal dans l’univers politique où se mélange un savant équilibre entre retenue et opportunisme, il vit son quotidien, en tant que gay, comme n’importe qui, sans en faire tout un foin. Arrivé en 9e position lors du premier tour du scrutin début octobre, il remet le couvert avec sa camarade de parti Anne Emery-Torracinta et le survivant de la débâcle des écologistes, Antonio Hodgers. Thierry Apothéloz c’est un homme de proximité. C’est dans un café de la place, en toute simplicité, que nous l’avons rencontré. Il nous y a dévoilé ses convictions, sa vision et ses ambitions pour Genève.  
 
Comment avez-vous vécu le renforcement du bloc populiste aux élections du 6 octobre?
– Thierry Apothéloz Je l’ai mal vécu car je ne peux pas me satisfaire de deux choses. La première c’est évidemment le score des populistes. De simples slogans ne suffisent pas à faire une politique sur le long terme, avec et pour la population. A gauche, nous avons le souci de l’honnêteté quitte parfois à ce que nous nous perdions dans les détails techniques. J’y suis attentif. On doit arriver à trouver un langage qui soit accessible à tous. Là où j’ai été traumatisé c’est par le nombre de voix que les genevois leur ont accordé alors que durant les quatre dernières années, ces populistes n’ont pas montré de soutien aux classes populaires. Ils ne sont pas dans une démarche de protection de ces personnes mais bel et bien d’utilisation de celle-ci à des fins politiques. C’est assez révoltant. Cela ne laisse pas non plus présager de bonnes avancées genevoises sur les questions LGBT. On connaît leurs positions de façade mais au fond leurs propos sur les blogs notamment sont très virulents. On se souvient tous des propos tenus au Conseil municipal de la Ville en mai 2013 ou encore des allégations tenues à l’égard d’élus.
 
Justement, l’air du temps semble à la LGBTphobie. N’avez-vous pas peur que cela vous porte préjudice en tant qu’homosexuel ?
– Non, car cela voudrait dire que j’en aurais honte, et ce n’est pas le cas. Si je n’en ai jamais fait un axe de campagne à proprement parler, j’ai toujours été clair. Il y a nos deux noms sur la boîte aux lettres. A Vernier, cela a d’ailleurs créé des propos quasi-homophobe d’un conseiller municipal MCG quand il a appris ça. C’est nécessaire pour moi de rappeler l’importance des politiques qui arrivent à assumer. La preuve par l’exemple. C’est ce que je fais. La Suisse alémanique est en avance sur cette question.
 
Vous comprenez que pour d’autres que vous c’est plus compliqué?
– Bien sûr. J’en parle régulièrement avec certains membres politiques de droite. Je pense que c’est au final un débat qui est propre à chacun. Moi j’ai décidé de ne rien cacher.
 
Vous vous profilez pour reprendre le Département de l’instruction publique. Un dicastère où il y a beaucoup de choses à faire pour la lutte contre l’homophobie.
– Je salue l’avancée qu’il y a eu avec le partage d’un poste de délégué contre l’homophobie avec le canton de Vaud. C’est certes insuffisant mais cela montre déjà une volonté d’empoigner cette question. Il y a eu aussi l’organisation des Assises et d’un extraordinaire et riche concours de vidéos des écoles d’art de Genève et de Vaud. On peut toujours faire plus. On peut toujours faire mieux. On peut toujours faire différemment et c’est ce que je compte faire si je suis élu et à ce département. Par ailleurs, les professeurs ont un rôle primordial à jouer dans le maillage de la prévention. J’aimerais également pouvoir augmenter le taux d’occupation de ce chargé des questions LGBT pour initier et coordonner les actions en la matière. Il y a également un tissu associatif développé à Genève avec un potentiel de mobilisation très important. Il faut les aider, les soutenir, les inclure. Et puis, il faut aussi bien sûr travailler sur les représentations. Certains pensent que parler d’homosexualité c’est une forme d’incitation. Certains ont parfois le même raisonnement avec le suicide. C’est archi-faux.
 
Quels sont les leviers en matière législative ?
– La nouvelle constitution et son principe de non-discrimination basé sur l’orientation sexuelle est déjà un pas en avant. Reste à voir comment elle va être mise en œuvre de manière transversale. En outre, un toilettage de la loi sur l’instruction publique est en cours. Le futur Conseiller d’Etat en charge du DIP devra inclure ces éléments dans une nouvelle refonte. Enfin, comme la nouvelle loi sur le sport est en discussion au Grand Conseil, je suis d’avis d’y inclure un article. Il y a là aussi beaucoup à faire dans ce domaine.
 
Quelle est votre position sur l’homoparentalité?
– Il y a pour moi plusieurs axes de réflexion. D’abord à veiller à ne pas «genrer» les enfants et cela commence dès la petite enfance. J’ai commencé ce travail-là à Vernier après un voyage à Stockholm. En Suède, il existe le pronom «il», le «elle» et un pronom qui ne connote pas la personne et je trouve que c’est une avancée. Je ne suis pas membre de l’académie française pour le proposer mais quoi qu’il en soit il y a du travail à faire dès la petite enfance autour de la tolérance et de l’apprentissage de la différence. Sur la question plus précise de l’homoparentalité, je suis convaincu qu’il importe à l’enfant d’être et de grandir dans un environnement stable, qu’il soit hétéroparental ou homoparental. Ce qui compte c’est la capacité à respecter et à donner de l’amour à l’enfant. Ce qui me semble très important aussi c’est de clarifier de manière urgente les questions d’adoption. Il y a eu une petite fenêtre ouverte au niveau fédéral pour l’adoption par un conjoint. C’est une avancée, mais c’est insuffisant. Il est faux de prétendre, comme le font certains, que de grandir avec des parents homosexuels pourrait créer – comme par magie – des enfants homos. Je privilégie véritablement les questions liées au bien-être de l’enfant. A propos, le séminaire du mois de juin sur l’homoparentalité par exemple était le bienvenu. C’était l’occasion de poser les bonnes questions et aussi de voir que des choses évoluent dans la société aujourd’hui. Mais c’est encore trop lent.
 
A part le DIP, quel dicastère vous intéresse?
– Vu mon parcours personnel et professionnel, les questions de politique sociale m’intéressent au plus haut point. C’est un instrument très important pour travailler à la cohésion sociale et au mieux vivre ensemble à Genève. Pour moi ce sont deux départements qui sont à l’heure actuelle fondamentaux. Pourquoi je dis cela ? Parce qu’aujourd’hui, le monde politique n’accepte plus d’investir dans l’avenir. On est dans l’immédiateté, dans le coup de com. On est de plus en plus dans  une action qui peut «rapporter» au plus vite en termes de suffrage ou de capital sympathie pour une catégorie de personne ou une autre. On oublie aujourd’hui que le politique travaille pour le long terme. Travailler sur des questions de formation, de social, d’intégration professionnelle, sur le développement de Genève: ce sont des politiques publiques qui requièrent de travailler pour l’avenir. Ce qui m’importe c’est de mettre des politiques en œuvre qui changent le quotidien des gens. Qui amènent cette qualité de vie nécessaire et qui protègent les familles les plus défavorisées et les classes moyennes. C’est mon combat depuis dix ans à Vernier.

Pour illustrer le passage d’une idée à sa concrétisation. Quelle est votre action politique dont vous êtes le plus fier?
– Je suis fier d’avoir réussi à mettre en place à Vernier des projets pilotes pour faire changer les choses. Je peux citer l’exemple des contrats de quartiers qui sont la possibilité pour les habitants de déposer des projets qui sont financés ensuite par le contrat de quartier lui-même. Ce sont également les correspondants de nuits, ces médiateurs sociaux qui interviennent dans les quartiers de 18 heures à 2 heures du matin, 365 jours par année. Ce sont des personnes qui s’occupent d’un sujet qui est finalement très peu abordé en sécurité, celui de la tranquillité publique. La petite enfance est un autre exemple. J’ai doublé le nombre de places de crèches. C’est ainsi améliorer la conciliation de la vie professionnelle et familiale; encore plus pour des familles monoparentales. Dans le domaine de la sécurité enfin nous avons réussi à faire baisser la petite et moyenne criminalité et le sentiment d’insécurité. L’esprit qui m’a toujours habité et que j’ai pu exprimer à Vernier est celui de la création et de l’innovation. Vernier est devenu un laboratoire social dans lequel des politiques de cohésion sociale se mettent en place pour la population.

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