«The Band», d'Anna Brownfield.

Berlin célèbre le porno lesbien

Face au X stéréotypé à la papa, une nouvelle génération de réalisatrices oppose des films décomplexés, queer, féministes, militants. Rencontres au Porn film festival de Berlin.

La salle du cinéma Movimiento, dans le quartier turc de Berlin, est pleine à craquer. Un public à 90% féminin, souvent en couple. Sur l’écran, Judy Minx passe un sale quart d’heure entre les mains de Killer, sa partenaire dans la vie. Gode ceinture, séance de fouettage, fist fucking. La caméra d’Emilie Jouvet filme sans artifices une scène hardcore, longue, trash. Judy’s panties ne fait pas dans la dentelle. Qui a dit que la baise lesbienne était sensuelle, douce, gentille? La 4 e édition du Porn Film festival de Berlin vient prouver le contraire, avec une programmation qui secoue les clichés. «C’est excitant de voir que le porno lesbien a passé un cap», commente Louise de Ville, performeuse queer parisienne, à la sortie du cycle Dyke Porn. «On commence à se dégager de cette image de sensualité, et de douceur. Il m’arrive parfois d’aller voir des films pornos hétéros parce qu’ils vont plus loin. Avec ce festival, je m’aperçois que la baise lesbienne se traduit enfin avec passion et force à l’écran, ça devient plus hard.» Hard encore le film de Madison Young, icône queer de San Francisco, Art House slut. Sur les 75 minutes de film, 65 de contenu explicite, sans détour, où les filles bai¬ sent dur, sans aucun tabou, mais avec humour.

Féministes pro porno
Au festival berlinois, 40% des 120 films présentés ont été réalisés par des femmes. Une proportion bien loin de la réalité du marché du porno, mais qui indique une tendance. «Il y a eu un boom des sex toys. Aujourd’hui, c’est au tour du porno. C’est le dernier bastion à saisir pour les femmes et les lesbiennes», assure Laura Méritt, sexologue, à la tête de la seule agence d’escort girl pour filles à Berlin et de la boutique Sexexklusivitäten à Kreuzberg. Mi-octobre, elle organisait à Berlin le premier Prix féministe du porno, le Poryes, en réponse à la PornNO campagne d’Alice Schwarzer. Fini le temps où les féministes criaient haro sur le X. Aujourd’hui une nouvelle génération de réalisatrices filment pour les femmes, un cinéma différent où les actrices ne sont ni siliconées ni refaites, où la durée des scènes de cul n’est plus calquée sur les fameuses 6’30 du plaisir masculin, où le mâle est détrôné. Anna Brownfield a ouvert le festival avec le film The Band, épopée pornrock en terres australiennes. Les mecs et les blondes n’y ont pas vraiment le beau rôle et le happy end est lesbien. «Les femmes ont envie de montrer des choses différentes dans le porno. Elles ont gagné beaucoup de liberté, notamment sexuelle, et elles ont envie maintenant d’investir aussi l’indus­ trie du porno. J’ai pensé aux femmes en faisant ce film, je voulais des choses qui soient plus du domaine de la sensation, qui fassent appel à l’imagination et la suggestion». L’exemple américain Pas de doute, les anglo­saxonnes ont quelques longueurs d’avance sur l’Allemagne ou la France, même si Anna trouve les esprits européens bien moins puritains qu’en Australie. En Allemagne et en France, les pornos lesbiens et féministes se comptent sur le bout des doigts alors qu’aux States ou en Angleterre, les réalisatrices ont émergé depuis une vingtaine d’années. Petra Joy ou Candida Royalle ont compté parmi les pionnières suivies aujourd’hui par Shine Louise Houston, qui fait un carton avec son porno lesbien Champion, Madison Young ou Anna Than. Cette réalisatrice anglaise bisexuelle, depuis 12 ans dans l’industrie, a créé son label. «Environ un tiers des productions que je vends ont été réalisées par des femmes. Mais j’aimerais qu’il y en ait encore plus». En Suède, même l’Etat s’en est mêlé en finançant le projet «Dirty Diaries» qui réunit douze courts­métrages pornos et féministes. «L’érotisme, c’est bien, et nous le revendiquons. Nous croyons profondément qu’il est possible de créer une alternative à l’industrie traditionnelle du porno en faisant des films que nous aimons», clame le manifeste de «Dirty Diaries», dont certains courts ont été montrés à Berlin. Une vision du sexe qui avance décomplexée et pourrait bien changer le regard de la spectatrice. «Le fait qu’aujourd’hui des féministes fassent du porno me déculpabilise, assure Louise de Ville. Je me dis que les actrices prennent du plaisir, que c’est leur choix. Même quand il se passe quelque chose de très choquant, ça peut m’exciter parce que je sais que tout est réglo».

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