Cachez ce clitoris que je ne saurais voir!

De l’Antiquité au XXe siècle, un ouvrage revient sur des siècles de divagations et de légendes sur l’organe du plaisir féminin.

Qui l’eut cru? Alors que la science avance à grands pas, il y a des terrains où elle ne s’aventure pas. Un tabou persiste de nos jours sur le sexe féminin. Et il n’y a pas que la recherche qui le boude: ses représentations dans l’art comme ailleurs sont rares, et cela dure depuis l’Antiquité. «Regardez les statues de femmes romaines, elles n’ont… rien», s’exclame le sexologue français Jean-Claude Piquard, qui s’est sérieusement penché sur la question. Nous l’avons rencontré à Montpellier, ville française où il tient une consultation. S’étonnant d’entendre peu parler de clitoris durant ses études de sexologie, il découvre que dans les congrès de la branche qu’il fréquente, c’est kif-kif, il n’y en a que pour le pénis, et les rapports hétéro.

Après avoir épluché des livres de médecine des siècles passés, il a la surprise de constater que le clitoris était mieux connu au XVIIe qu’au milieu du XXe siècle. Le savoir sur le sujet a donc reculé, un comble! «C’est seulement dans les années 2000 (!) qu’on redécouvre l’anatomie du clitoris, avec ses deux grands piliers sous les petites lèvres, et les bulbes vestibulaires qui entourent l’entrée du vagin. Certaines connaissances ont été volontairement occultées. On peut dès lors parler d’obscurantisme», insiste-t-il. Il résume ses recherches dans La fabuleuse histoire du clitoris, un livre bien documenté paru chez l’éditeur gay-friendly H&O.

Mépris de l’outil
De quand date ce mépris scientifique pour le clitoris? «Lorsqu’il a été reconnu comme n’ayant aucun rôle dans la procréation, il est descendu aux enfers!» Avant, les savants pensaient que l’orgasme féminin était indispensable pour engendrer un bébé, car les semences masculines et féminines devaient se mêler… Malheureusement pour les femmes, lorsque cette théorie que l’on doit à Hippocrate est abandonnée au XIXe, leur clitoris n’intéresse plus personne. Les religieux (en particulier les protestants) prônent dès lors un seul acte: la pénétration, dans un désir nataliste.

Selon Piquard, la période noire du plaisir féminin reste plus proche de nous: ce sont les années 60. «La sexualité s’est effondrée sur la seule pénétration. Il n’y avait plus de caresses!» Les relents de cette époque influencent encore la société d’aujourd’hui – même si les pratiques sexuelles évoluent heureusement plus rapidement que la science. Au cinéma, les préliminaires sont très rarement évoqués par exemple! Dans le livre, une étude menée dans une école secondaire française révèle que… la moitié des jeunes filles de 13 ans interrogées affirment ne pas avoir de clitoris! Taboue, même l’existence de cet organe leur est dissimulée, selon l’auteur.

Et scientifiquement, y-a-t-il encore des choses à découvrir sur l’organe à orgasmes des femmes? «Oui, car on ne sait presque rien sur lui! Il y a aussi beaucoup de choses cachées derrière des positions plus idéologiques que scientifiques», affirme Jean-Claude Piquard. «La théorie de l’orgasme vaginal de Freud en est un exemple. Elle n’est basée sur aucune preuve, mais reste régulièrement citée!» Le sexologue précise que l’orgasme féminin est probablement essentiellement clitoridien, car il est impossible que la pénétration stimule les corps internes du clitoris, qui ne sont pas innervés… Or la vieille théorie de Freud a le bon goût de redonner une position prestigieuse à l’homme, qui donne du plaisir avec son sexe. Les mystères du plaisir féminin ne sont pas près d’être percés!

A l’écoute du coeur

Jean-Claude Piquard lance une enquête autour du plaisir, avec la participation de volontaires (et peu de moyens!). Le but: mesurer son rythme cardiaque durant un orgasme, grâce à un cardiofréquencemètre. Si vous voulez y prendre part et avez un tel appareil sous la main, rendez-vous sur www.piquard.eu.

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