Les discounters du sexe

De nouveaux lieux de rencontres à prix cassés s’ouvrent dans la région et témoignent d’une tendance: le sexe entre hommes devient plus que jamais un marché de l’offre et de la demande. Que disent ces «sex-clubs», «cruising bars», et autres nouveaux «terrains de jeu», de nos mâles habitudes de consommateurs?

Faut-il s’en étonner? Le sexe entre hommes est devenu un marché de consommateurs insatiables à la recherche de la meilleure offre, du «meilleur plan». Parmi les «hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes», qu’ils se considèrent homos ou non, on se met à comparer: sauna ou parc, toilettes publiques ou cinéma porno, en duo ou en multipack? Quantité, prix, sécurité, rapidité ou intensité, on tire son coup, mais pas n’importe comment. Le marché est ouvert, et les formules ne manquent pas. A ce jeu, produits génériques, discounters et vols à bas prix ont tracé la voie: plus c’est basique, mieux c’est. On appelle ça la «segmentation de l’offre», et lorsqu’elle s’applique au sexe entre hommes, ça nous donne le sex-club.

Des containers de mecs à déballer vous-même
Un local décentré, une cave ou un atelier reconverti font l’affaire. Vous êtes accueilli par un seul employé assurant tous les rôles: réception, vestiaire, sécu, nettoyage. A l’intérieur, un labyrinthe de cabines et d’alcôves semi-éclairées et quelques écrans diffusant des films aux vertus stimulantes. L’ambiance est feutrée et suave, clean mais pas trop, car le véritable produit ici, c’est la baise sous toutes ses formes. De la «purge» au fantasme, on peut s’y satisfaire simplement, «sans prise de tête», entre clients. Les sex-clubs français et helvétiques proposent des prix d’entrée attractifs, surtout en comparaison aux saunas. Pour un forfait de 5 à 17 frs. (contre 22 à 30 frs. dans un sauna), on vous promet monts et merveilles. Le «Chantier», le «Dépôt», «Banque Club», les «Docks», ou «l’Entrepôt», autant de noms qui vous promettent des containers de mecs à l’état brut, à déballer vous-même et à consommer sur place.

En France voisine, Annecy et Annemasse ont leur sex-club. Dans la capitale haut-savoyarde, la backroom du XDR a ses habitués qui viennent de toute la région. «Il ne faut pas croire que l’on se fait beaucoup d’argent avec un bar comme celui-ci dans une petite ville», s’empresse de préciser le patron. A ses yeux, c’est le convivialité du bar qui est la plus importante.

En Suisse, les établissements de ce type se comptent encore sur les doigts d’une main, mais la tendance est bien là. Le Substation a longtemps fait figure de pionnier. Il ne s’agit pas d’un «sex-club» à proprement parler, même si un espace de drague occupe l’arrière boutique et le sous-sol de ce sex-shop genevois. La démarche est plus directe au Trafick, qui a ouvert ses portes le mois dernier à Lausanne. Le décor de ce sex-club est conçu ingénieusement pour permettre «une mise en scène des fantasmes de chacun», comme le confie son gérant. Celui-ci assume la continuité avec la tradition des cinémas porno, utilisés depuis belle lurette pour des rencontres entre hommes. Il se défend de concurrencer les autres établissements gais lausannois, mais admet qu’il propose une alternative aux lieux de drague publics. «En plus, ajoute-t-il, nous voulons proposer d’autres animations, basées autour de codes vestimentaires et événements.»

Des soirées nudistes ou en sous-vêtements apportent un piment particulier à la drague dans la plupart des sex-clubs. Certains sont spécialisés dans les sexualités «hard»: militaires, latex, fisting. «Autant savoir où l’on met les pieds», prévient-on au DOG Klub d’Annemasse, ouvert en juillet dernier sur 300m2 de «terrain de jeu». «Certains regrettent que l’endroit soit spartiate, mais c’est une volonté de rompre avec la sexualité de la chambre à coucher», explique le responsable.

Une quiétude absolue
Les sex-clubs affirment suivre à la lettre les consignes en matière de prévention et d’hygiène. De fait, explique-t-on au DOG, c’est le grand avantage de ces établissements sur les lieux de rencontres publics: «C’est déjà plus clean, les gens n’ont pas peur d’être agressés, ils ont des capotes, du gel, toute l’info, et ils peuvent vraiment se laisser aller s’ils le veulent.» Autre plus, le sexe se déroule ici dans une quiétude absolue, alors qu’à l’extérieur la peur d’être reconnu en refroidit plus d’un. Pour préserver cette atmosphère, les gérants affirment refuser l’entrée aux clients ivres et intoxiqués, dispenser des consignes de respect, et s’assurer que les clients ne viennent pas par hasard.

La fringale sexuelle n’explique pas à elle seule la fascination qu’exercent ces lieux. C., un universitaire genevois de 32 ans, fréquente plusieurs clubs européens, et leur reconnaît une formidable force d’attraction. Dans les jeux sexuels, il trouve une «confiance et une connivence que l’on ne retrouve pas ailleurs», même s’il concède qu’il y a aussi «une perte de repère, un moment d’abandon total où l’on se retrouve comme en apesanteur, quelque chose d’un peu effrayant.»

P., 40 ans, garde les pieds sur terre. Cet ingénieur vaudois avoue visiter les sex-clubs comme une solution de facilité. «Moi, j’aime bien prendre mon temps, me faire un jacuzzi au sauna, ou marcher au clair de lune. Dans un sex-club, dès que tu rentres, t’es aux aguets. Et quand finalement tu as consommé ton truc, tu remontes la culotte, tu mouches le zozio, et il te reste quoi? Rien. En plus il y n’a pas de douche, alors quand il y a du monde, bonjour.»

Vincent Jobin, responsable santé sexuelle à Dialogai (Genève), est plus inquiet. Selon lui, la multiplication de ces lieux «est susceptible de mener à la surconsommation sexuelle». Il s’explique: «Tout semble fait pour privilégier des formes de sexe anonyme ou de groupe. Les instincts sont assouvis, les pulsions les plus basiques satisfaites en dépit de tout le reste, notamment de toute dimension spirituelle et relationnelle. On ne fait plus l’amour qu’à un cul, à une bite.» Il admet qu’il est bien difficile de distinguer la liberté personnelle de la «mise à profit d’une certaine misère affective».

Exploiteur de misère ou temple de la sensualité? En tout cas, le sex-club semble pousser à l’extrême une logique de rendement et de satisfaction. «Maximisez votre plaisir! Dynamitez les conventions! Table rase des prétextes et des chichis! Offrez-vous plus de cul pour votre argent!», semble-t-on entendre. Mais avec tout ça, ce que l’on oublie de vous dire, c’est que le cul qu’on vous vend, c’est le vôtre.

La luxure à moins de 20 balles

DOG Klub (Annemasse): 10 euros la journée et des formules au week-end, au mois, ou à l’année (?). Pour peu que vos fantasmes le permettent.
Rage (Zurich): 5 frs. les soirs de semaine pour des rencontres enragées. 15 à 20 frs. le week-end, rentabilisés en un clin d’œil lancé au grand moustachu, au fond à droite. Stupéfiant dans tous les sens du terme.
Substation (Genève): Sorties de bureau, touristes en goguette, pères de famille en perdition, ils sont à vous pour 17 frs. Avec un forfait pour la journée, profitez-en pour rentrer prendre une douche. www.subinfo.ch
Trafick (Lausanne): 16 frs. pour la journée, ou 11 frs. pour la soirée – formule élégamment baptisée «vidange seulement». A peine moins cher que le vieux cinéma Moderne. Grosse inconnue, la fréquentation, sauf les dimanches nudistes, où l’arrivage est abondant.
XDR (Annecy): Notre prix d’appel: 5 euros! Clairsemé la semaine, animé le week-end, sympa tout le temps. Un sex-club à visage humain.

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