Photo: Nicolas Schopfer

«Il y a dans ces données des trésors qui n’ont pas encore été transformés en projets»

Les résultats de 16 ans d’enquêtes Santé gaie sont désormais accessible sur le web. Pour l’initiateur du projet, Michael Hausermann, c’est une façon de passer le témoin à la communauté.

Michael Hausermann est sans doute l’une des personnalités les plus connues du tissu associatif LGBT romand. Membre fondateur de l’association genevoise Dialogai, il occupe jusqu’au mois d’avril le poste de chargé de projet en santé globale. Instigateur du projet Santé gaie lancé en 2000, il a présenté, avant de tirer sa révérence, les résultats des différentes enquêtes qui sont désormais accessibles à toutes et à tous via le portail santegaie.ch.

360° – Mettre à disposition les résultats de cette enquête c’est en quelque sorte la concrétisation de 16 ans de travail…
Michael Hausermann – Oui, c’était ça l’idée. De rendre compte à la communauté de Genève et de l’arc lémanique qui a participé à ces trois enquêtes, aux groupes focus et aux discussions qualitatives. Les chiffres confirment que l’état de santé global n’est pas très bon chez les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes. Avoir un accès à ces données, cela peut également servir aux médias. Nous recevons également un nombre important de demandes d’étudiants qui commencent à s’intéresser au sujet. Ce site, santegaie. ch, permet de centraliser ces données et de les rendre accessibles. On y trouve les résultats donc mais aussi la méthode, les archives et les articles scientifiques qui ont été publiés sur cette base.

– Quand on regarde ce projet on se rend compte, notamment en termes de santé mentale, que la démarche de l’enquête était très innovante.
– C’était presque l’idée originelle. L’idée de départ. En l’an 2000, la commission Sida de Dialogai avait une double demande. Ils se rendaient compte que cela ne faisait que deux ou trois ans que les trithérapies étaient sur le marché mais que les prises de risques augmentaient. D’autre part, ils parlaient déjà de problèmes émotionnels. Il y avait donc à la base cette idée qu’il n’y avait pas que le VIH. Nous l’avons très vite vu dans l’enquête de base: les gros problèmes étaient en santé mentale. Nous avons alors confirmé les résultats par deux enquêtes supplémentaires. Aujourd’hui, les questions de santé mentale commencent à être prises au sérieux, y compris par les autorités sanitaires. Des programmes et des budgets se mettent en place. Mais on le remarque assez facilement, même à Dialogai et ce malgré le fait que nous sommes sans doute au niveau européen parmi ceux qui se sont le plus intéressés à ces questions, le plus gros de l’effort se concentre toujours autour de la santé sexuelle. Il faut aussi dire que dans le cadre de la santé mentale, il n’y a pas de capote. Donc tout est à inventer. Il n’y a que quelques projets pilotes, en Australie notamment. Il y a le risque de se dire que si l’on offre médecins et psychologues, le problème est réglé. Le défi, c’est toujours la prévention mais aussi la promotion de la santé. Et là, on a de très bons moyens en santé sexuelle mais très très peu de choses dans les autres domaines.

– Vous proposez à la communauté d’esquisser des pistes de solutions?
– C’est pour moi fondamental de garder l’aspect communautaire du projet. Il ne s’agit pas, et je le dis aussi pour Checkpoint, de devenir une simple clinique. Il y a assez de cliniques spécialisées. La force de tels projets c’est de rester en interaction avec la communauté que l’on veut servir. Sinon, on se retrouve vite dans la situation où l’on met en place des services «pour», mais pas «avec». On s’éloigne aussi des besoins puisque par définition ils évoluent. Le défi de mon successeur est donc de tenir compte des aspects cliniques mais aussi de travailler avec la communauté qui n’a pas besoin de la clinique. Checkpoint est un bon service! Mais il s’agit aussi de leur rappeler que c’est un projet communautaire. Je leur ai dit récemment d’ailleurs qu’il faut mettre en place, d’une manière ou d’une autre, un système de retour des usagers afin qu’ils puissent dire s’ils sont ou non satisfaits et quels sont leurs besoins. Si l’on se retrouve dans la situation où ce sont les médecins qui décident seuls, et bien je pense que l’on passe à côté de notre mission.

– Concrètement, comment est-ce que l’on peut participer à cette réflexion autour des chiffres de l’enquête Santé gaie?
– Toutes les personnes qui sont intéressées à réfléchir à comment promouvoir la santé peuvent contacter directement Dialogai. L’adresse email est disponible sur le site que nous venons de lancer. Le chargé de projet va ensuite mettre sur pied un groupe de travail. Il a besoin d’être entouré de personnes de la communauté pour mettre en place des interventions adéquates. Nous avons déjà des pistes de travail qui demandent à être enrichies. Nous avons par exemple des indications précises de ce qui se cachent derrière les problématiques de santé psychiques. Nous nous intéressons passablement aux ressources psychosociales. Nous travaillons sur un article qui montre quelles sont les ressources qui protègent et qui méritent d’être renforcées.

– Quelles sont ces ressources?
– L’estime de soi, le sentiment de maîtrise, l’acceptation de son homosexualté, la vitalité par exemple. Nous en avons analysé une bonne dizaine dans la dernière enquête de 2011. Nous les avons questionnées et nous sommes en train d’analyser les résultats au regard des principaux risques psychiques ou suicidaires. Cela nous permet de voir quelles ressources sont les plus protectrices. En priorité, il faudra mettre sur pied un programme pour les plus jeunes de la communauté. Cela vaudrait la peine d’investir dans cette population pour renforcer la résistance aux stress que subissent les minorités sexuelles et que l’on évite des dépressions et des tentatives de suicide. C’est pas que l’on ne peut rien faire pour les personnes plus âgées ou que c’est trop tard pour elles. Se concentrer sur les jeunes, cela nous permet de tester de nouvelles approches. Ces ressources psychosociales, nous les acquérons dans l’enfance. Si elles sont trop faibles on peut par des ateliers ou des approches à définir les renforcer également à l’âge adulte.

– L’enquête Santé gaie est terminée, Michael Hausermann part à la retraite. Que va-t-il advenir de Dialogai dont vous avez été un membre fondateur?
– Je poserai la question autrement et je l’ai dit à Dialogai et à mon remplaçant. Mon sentiment est que le comité et la direction de Dialogai se sont beaucoup concentrés sur d’autres projets ces dernières années, ne se rendant pas forcément compte qu’il y a dans toutes ces données ce que j’appelle des trésors qui n’ont pas encore été transformés en projets. Jen Wang, le chercheur principal du projet, est prêt à collaborer à la condition que Dialogai fasse sa part. Encore une fois, il ne faut pas seulement offrir des soins mais agir en amont pour prévenir les troubles. On peut imaginer également travailler autour de la question de la santé LGBT avec d’autres associations. Je souhaite que Dialogai reprenne conscience de ce qu’ils ont en main. Si Dialogai ne fait rien. Il ne se passera rien, en tout cas ici. Peut-être que d’autres acteurs de la santé communautaire ailleurs seront intéressés à en faire quelque chose.

» Pour consulter les résultat des enquêtes et pour participer au feedback communautaire rendez-vous sur santegaie.ch

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