Le malaise Netta

La victoire israélienne à l’Eurovision 2018, et sa célébration politisée sur fond de bain de sang à Gaza, n’ont pas dissuadé les organisateurs de la Pride de Zurich d’inviter l’interprète de «Toy».

C’est une victoire plutôt prévisible qui a été célébrée dans la nuit de samedi à dimanche: celle de l’Israélienne Netta Barzilai à l’Eurovision. Son titre, «Toy», avait tout pour lui dans une compétition somme toute assez plate: un hymne au mouvement #MeToo interprété par une artiste aux formes assumées dans un décor kawaï des plus tendances. Bien vu. Ce qui l’était moins, c’est que l’euphorique retour au pays du trophée – avec une fiesta sur la place Rabin de Tel-Aviv – a coïncidé avec la journée la plus meurtrière du conflit israélo-palestinien depuis 2014: 58 tués sous les balles de l’armée israélienne lors de manifestations à la frontière de la bande de Gaza contre l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem.

Jérusalem, justement. Les autorités israéliennes n’ont guère attendu avant de confirmer que la ville au statut controversé accueillerait le concours l’an prochain, comme l’avait lancé Netta elle-même en recevant son trophée, selon la formule consacrée «Next Time in Jerusalem!» «Ceux qui ne veulent pas Jérusalem dans l’Eurovision vont avoir l’Eurovision à Jérusalem», s’est félicité sur Twitter le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Le concours s’était déjà déroulé à Jérusalem en 1999, après une autre victoire marquante, celle de l’interprète trans Dana International. Mais Israël était alors encore en plein dans ce que l’on appelait alors le «processus de paix». Un processus en ruines aujourd’hui, sous l’effet de presque deux décennies de pouvoir des nationalistes alliés à l’extrême droite religieuse.

Diversion
A certains égards, le processus de paix a cédé sa place à d’autres stratégies, comme celle du pinkwashing. Le procédé décrit l’exploitation d’une image gay-friendly d’Israël (et singulièrement de sa vitrine touristique, Tel-Aviv) comme diversion à la politique expansionniste en Cisjordanie occupée et aux violations des droits de l’homme. Le pinkwashing était manifestement à l’œuvre dans la candidature même de Netta, dont on a souligné sa popularité auprès des LGBT et le fait qu’elle avait fait ses débuts musicaux sous l’uniforme de Tsahal, modèle d’armée inclusive. Le clin d’œil au public gay de l’Eurovision aurait même été appuyé par des publicités apparues pendant le concours sur l’app Grindr, invitant les utilisateurs à voter pour la «vraie diva».

Au premier rangs des eurofans, les LGBT seront-ils dupes de cette politisation? On pourra sans doute en juger au cours des apparitions sur scène de Netta en Europe. La chanteuse montera sur celle de la Pride de Zurich, samedi 16 juin, comme l’ont annoncé fièrement les organisateurs de la manifestation lundi, alors que tous les journaux faisaient leur Une sur le bain de sang à Gaza. Sur Facebook, le post de la Zurich Pride a déclenché une cacophonie de félicitations et d’appels au boycott: «50 morts et 2000 blessés à Gaza, a par exemple réagi un internaute sur Facebook. Est-ce à dire que la Pride de Zurich est devenue complètement hors-sujet?»

4 comments

Merci pour cet article. Cet Antoine n’est pas dupe, pas comme toutes ces folles circuitophiles… une honte… Rien d’étonnant, pourtant, que des Germaniques soutiennent Israël !

Que peut-on recommander de mieux pour la communauté LGBT au Proche-Orient ? Un gouvernement israélien ou palestinien ? Que feraient les palestiniens s’ils parvenaient à gagner du pouvoir ? Lynchage des gays, obligation du port du voile et charia généralisée, voilà tout. Personne n’est dupe de la politisation de cet événement à l’Eurovision mais personne n’est dupe non plus des intentions des palestiniens et de leurs traditions.
Les israéliens sont en revanche très ouverts à l’égard des LGBT. Les seules préoccupations pour les LGBT côté Israël restent les juifs ultra-orthodoxes et les milieux conservateurs.

D’après les dernières nouvelles au moins 2 pays auraient l’intention de se retirer de l’édition 2019 du Concours Eurovision. Le producteur exécutif de cet événement, ainsi que l’UER, doivent être sûr qu’au niveau de la sécurité tout sera entrepris pour que ce soit un événement qui se déroule dans la normalité. Nous devrions en savoir plus sur l’avancement de ce projet d’ici la fin de cet été.

Ce n’est pas la chanteuse qui est en cause ni Israël en soi, mais bien l’opération de relations publiques qui se prépare à l’occasion de l’Eurovision 2019, où on peut parier que Jérusalem va jouer à fond la carte de la « seule démocratie du Moyen-Orient », « oasis pour les LGBT », etc. Alors c’est vrai: Tel-Aviv c’est épatant quand ont est gay (et blanc et friqué), alors qu’on risque sa vie à Naplouse ou à Gaza. Mais il faut dire aussi que tant que le gouvernement israélien étouffera les Palestiniens, il n’y aura guère de place pour que les LGBT palestiniens s’organisent et se libèrent comme ils tentent de le faire ailleurs dans les pays arabes, au Liban par exemple, avec beaucoup de courage.

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