Sandra Selimović. Photo Ute Langkafel - Maifoto.

En guerre contre les préjugés

L’artiste et activiste lesbienne Sandra Selimović, 37 ans, est un modèle au sein de la communauté rom, qui continue cruellement de manquer de figures d’identification LGBT*.

Originaire de Serbie, la comédienne et rappeuse rom Sandra Selimović a grandi et vit en Autriche, à Vienne, où elle s’engage pour les droits de la communauté rom et pour une meilleure visibilité des personnes LGBT*. Que cela soit au sein de Romano Svato, la compagnie de théâtre qu’elle a fondée avec sa sœur Simonida Selimović, également comédienne, sur la scène du Max-Gorki Theater, à Berlin, où elle est actuellement à l’affiche de la pièce «Roma Armee», ou dans ses textes de rap, cette jeune artiste talentueuse au caractère bien trempé combat les préjugés qui frappent la communauté rom.

– Tu es actuellement à l’affiche de «Roma Armee» au Maxim-Gorki Theater, à Berlin, une pièce de théâtre dans laquelle des acteurs roms s’interrogent sur le racisme dont ils sont victimes et sur les façons de le combattre. Comment est né ce spectacle?
– Tout est parti d’une performance que nous avions faite à Vienne avec ma sœur Simonida Selimović sur le thème de la rébellion. Notre but était de redonner confiance aux jeunes roms qui n’arrivent plus à s’identifier à leur identité rom et qui en ont honte. Nous sommes la plus grande minorité d’Europe, et la plus discriminée dans le monde. La communauté rom n’a ni pays, ni armée. Et elle n’a jamais tenté de conquérir un peuple ou un pays.«Roma Armee» est donc née de cette colère de ne nous être jamais véritablement unis sur un plan international. Cette armée rom dont il est question dans la pièce n’est pas une armée au sens propre: il ne s’agit pas pour nous de faire usage de la violence, mais de sortir de cette stigmatisation, de ce rôle de victime, et de nous défendre quand c’est nécessaire.

– Tu parles beaucoup de ton identité lesbienne dans la pièce…
– Il se passe beaucoup de choses en ce moment au sein de la communauté rom, un mouvement est en train d’émerger, mais celui-ci reste fortement masculin et hétérosexuel, et encore fortement homophobe. C’était donc pour moi important d’en parler, de jeter un pavé dans la mare. Il y a encore beaucoup de roms gay et lesbiennes qui n’osent pas faire leur coming out parce qu’on ne parle pas d’homosexualité dans les familles. En romani par exemple, le mot «lesbienne» n’existe pas. C’est comme si c’était impensable que deux femmes puissent avoir des relations sexuelles entre elles. Mais cette question va bien au-delà de la communauté rom: dans les sociétés patriarcales, il y a toujours cette conception qui prime selon laquelle le sexe ne peut être qualifié de sexe que si un pénis entre en jeu. Même au sein de la société multiculturelle dans laquelle je vis, j’ai souvent fait l’expérience de ne pas être prise au sérieux en tant que lesbienne.

– Quand as-tu fait ton coming out?
– J’ai pris conscience de ma différence à l’adolescence, quand je me suis rendue compte que j’éprouvais une attirance pour ma meilleure amie. Nous sommes devenues un couple, mais il était évident pour moi que cela ne devait pas arriver aux oreilles de ma famille, qui est assez conservatrice. Mais j’ignorais alors ce que c’était qu’être lesbienne et je croyais que j’étais simplement amoureuse de cette fille en particulier. Ce n’est qu’à l’âge de 18 ans que j’ai commencé à me considérer comme lesbienne. Et je n’ai été vraiment «out of the closet» que quelques années plus tard, il m’a fallu attendre la vingtaine pour pousser la porte d’un bar lesbien. J’ai mis beaucoup de temps à m’assumer parce que je me sentais coupable et sale, en partie à cause de ma religion. Je suis serbe-orthodoxe. J’ai d’ailleurs déménagé chez les parents de ma petite amie quand j’avais 16 ans, pour éviter de faire honte à ma famille. Et je n’ai jamais pu parler de mon homosexualité à mes parents, même si nous avons toujours de bons contacts.

– Est-ce difficile pour toi en tant qu’actrice d’obtenir des rôles qui ne sont pas liés à ton identité rom?
– Oui, et c’est même pire, car visiblement je ne suis pas rom pour la plupart des gens, mais migrante. Et en tant que femme aux cheveux courts, c’est encore plus compliqué quand les metteurs en scène n’ont pas assez d’imagination pour penser à me mettre une perruque sur la tête. Je suis donc souvent discriminée de manière intersectionnelle. En ce qui concerne le cinéma c’est vraiment dur, quand j’arrive à décrocher un rôle, c’est pour incarner une femme de ménage, une prostituée, une mendiante… Je n’ai jamais réussi à obtenir le rôle principal dans une série télévisée, c’est toujours les blondes aux yeux bleus qui sont prises. En ce qui concerne le théâtre c’est un peu plus flexible, même si 90% de mes rôles ont généralement trait à mes origines rom.

– Quand tu n’es pas sur les planches, tu rappes avec ta sœur sous le nom de «Mindj Panther». Pourquoi avez-vous choisi ce nom?
– Le mot «mindj» signifie «chatte» en romani. Nous avons choisi ce nom par pure provocation car ce mot n’est quasiment jamais prononcé en public parce qu’il est considéré comme sale. «Panther» à cause des Black Panthers. Là encore, il s’agit de rébellion. La plupart de nos textes parlent du racisme envers les Roms, d’anticapitalisme, des réfugiés. Le morceau «Opre Roma» est très personnel: j’y parle de ma propre histoire, de mon appartenance à la communauté queer, de mon identité lesbienne. J’y dis que je suis fière d’être rom et tout ce que je suis également.

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