Kiddy Smile. Photo: Sylvain Lewis

Voguing, férocement politique

Ils embrasent les nuits parisiennes. Rencontre avec le géant Kiddy Smile et la lionne Lasseindra, en marge du récent festival Antigel, à Genève.

Après avoir admiré les looks flamboyants de ses nombreux portraits photographiques et de vidéos, nous sommes surpris de retrouver Kiddy Smile, en look sobrement sportif, mis à part un chapeau surdimensionné sur sa tête. Dans le backstage du Grand Central, lieu de nuit du festival genevois Antigel, nous bavardons avec cet énergumène de deux mètres pendant qu’il picore des fruits rouges et boit du Club Maté.

Son parcours semble une suite d’heureuses coïncidences qui lui ont permis de gravir les marchés de la hype et atteindre sa popularité actuelle. Durant son adolescence, c’est d’abord la danse hip hop qui lui permettra de participer à des clips, notamment «An easier affair» de George Michael, et sortir ainsi de la cité de Rambouillet. Peu à peu, en bidouillant un peu de stylisme et un peu de musique, il se fait remarquer et construit son réseau. Il enchaîne avec l’organisation des soirées – «Strangé» au Maxim’s et «Opulence» au Social Club – pendant lesquelles il croise Olivier Rousteing qui va le mandater pour curater la musique des défilés Balmain homme. Il se voit ensuite sollicité par d’autres grandes marques de la mode et compose sa propre musique.

Fast Eddie, Joe Smooth, Ten City mais surtout CeCe Rogers, voilà les figures de la musique house Chicago et Detroit qui insuffle une touche rétro à sa production musicale dont le tube «Let a B!tch know» représente indéniablement le fer de lance. Pour le tournage du clip, il a amené sa bande de vogueurs au pied des barres d’immeubles sordides de la banlieue parisienne, ce qui lui a même causé des menaces de mort. Au-delà de l’impact esthétique des mouvements et des tenues mélangeant sensualité et sportswear, la symbolique est bien plus profonde: celle de se réapproprier son propre passé, car c’est du milieu urbain difficile, que s’échappe la plupart de la communauté noire LGBT des ballrooms.

Nouvelle famille
Pourtant le Parisien ne prétend pas se classer comme militant. «Je ne suis qu’un révélateur, je raconte ce que je vis sans hypocrisie et cela suffit à soulever des questions. Dans un de mes dernières vidéos, j’ai par exemple voulu sublimer la peau noire et pallier à un manque de représentation. Voir quelqu’un de ma corpulence dans une position sexualisé, érotique, jolie et non comique est encore très rare.» Le monde du voguing a été pour le géant black une vraie révélation. «Lorsqu’ils m’ont demandé de les aider à trouver des lieux pour leurs soirées, il y a environ cinq ans, et que je les ai vus danser, j’avais l’impression qu’ils dansaient pour la dernière fois. J’aurais adoré entrer dans cette communauté quand j’avais quinze ans».

L’énergie, le pouvoir d’expression et d’émancipation de ce milieu alternatif a une portée subversive dans une société raciste. «Le voguing est nouvelle famille, une cellule sociale, une micro-société dont la culture va vous donner le pouvoir de vous assumer, de vous aimer tout simplement» certifie Lasseindra qui se targue de faire exploser le mouvement voguing à Paris et en Europe. Si le voguing fascine et subjugue, pour y entrer il faut en embrasser la richesse culturelle: ses codes, ses protocoles, son histoire. Le témoignage de Lasseindra a d’ailleurs nourri le documentaire «Paris is voguing» qui semble répondre, trois décénies plus tard, au mythique et touchant «Paris is burning» sorti en 1990.

Malgré le fait qu’elle se soit prêtée, pour la soirée Antigel, à jouer la maîtresse d’école en montrant quelques mouvements élémentaires d’une culture vaste et complexe, sa personnalité combative prouve un positionnement fort et un engagement proche de l’activisme. Deux causes se mêlent dans le voguing dont les racines noires et queer constituent l’essence. Que cela soit dit: même si le voguing se fait connaître et s’ouvre, les blancs et les hétérosexuels qui y participent seront toujours considérés comme des invités. «Dans cette danse noire, il y a une connexion avec le spirituel. Le rituel, les préparatifs pour trouver les vêtements, la musique, les jurys et tout le reste, me l’esprit en disposition pour trouver la transe. Le public y participe grandement car l’énergie que vous allez lui, il va vous la renvoyer au centuple. Tout cela est propre aux noirs, à la spiritualité afro». Partager cette culture et la préserver, face à la culture européenne qui a historiquement représenté une culture du pillage, voilà la tâche de cette figure emblématique qui incarne à merveille la «fierceness», l’ardeur et la sève du voguing.

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