«Tinta Bruta»

32e Teddy Awards: Viva Brasil!

La cérémonie qui récompense chaque année les films queer de la Berlinale, avait lieu vendredi. Le Brésil est sous les feux des projecteurs cette année, avec trois films primés.

Et le grand gagnant est… «Tinta Bruta». Ce film du jeune duo de réalisateurs brésiliens Filipe Marzembacher et Marcio Reolon — qui se sont déjà fait remarquer en 2015 avec un film tout en délicatesse sur l’amour naissant entre deux adolescents, «Beira-Mar ou l’âge des premières fois» — a remporté le Teddy du meilleur film de fiction. Cette fois-ci, les réalisateurs nous embarquent derrière la webcam d’un jeune danseur gay, Pedro alias «NeonBoy», qui gagne sa vie en s’effeuillant dans les chatrooms. Son show consiste à recouvrir son corps nu de peinture fluorescente, révélée par un néon de lumière noire. Sa vie bascule le jour où il découvre qu’un autre strip-teaseur a copié le concept de son show et se met en tête de le rencontrer… Très émus, les réalisateurs ont dédié symboliquement leur Teddy aux personnes LGBT vivant au Brésil, en faisant part de leur inquiétude «face à la montée de forces conservatrices» dans leur pays, qui traverse actuellement une grave crise politique.

L’autre grand gagnant des Teddy Awards, dans la catégorie meilleur documentaire, c’est «Bixa Travesty», un portrait d’une personnalité brésilienne au tempérament explosif, l’activiste LGBT et chanteuse hip hop Linn da Quebrada. Originaire des favelas de San Paolo, Linn da Quebrada affiche fièrement sa féminité, son identité black et trans, et dénonce le machisme ambiant dans ses textes de rap enflammés, tenues extravagantes et twerk à gogo. Les réalisateurs Claudia Priscilla et Kiko Goifman l’on suivie pendant plusieurs mois sur scène et dans sa vie quotidienne. La chanteuse était présente lors de la cérémonie des Teddy Awards et a interprété quelques titres énergiques sur la scène des Berliner Festspiele.

Amour de Rio
Le petit frère queer de l’Ours d’or a également été attribué à un autre documentaire dédié à une personnalité trans brésilienne: l’activiste Luana Muniz, décédée l’an dernier. «Obscurro Barroco» a remporté le Prix spécial du jury. Contemplant la ville illuminée depuis son balcon, Luana Muniz, qui fut l’une des plus célèbres créatures des nuits brésiliennes, dit son amour de Rio, cette ville «travestie» qu’elle n’aurait quittée pour rien au monde. Elle est le fil rouge d’une balade nocturne et onirique dans les rues de Rio durant la période du Carnaval. La réalisatrice, Evangelia Kranioti, a fait part de son émotion d’avoir pu accompagner Luana Muniz sur ses derniers jours.

L’Amérique du Sud était très représentée cette année parmi la vingtaine de films en lice pour les Teddy Awards. Le film de fiction paraguayen «Las Herederas», dans lequel on suit un couple de lesbiennes d’une soixantaine d’années qui sont contraintes de se séparer de leurs biens pour éponger les dettes contractées par l’une d’elle, a remporté le Prix des lecteurs de «Mannschaft Magazine». Le réalisateur, Marcelo Martinessi, était présent avec ses actrices, et a tenu à saluer «leur courage de jouer ces femmes qu’elles incarnent à l’écran, dans un pays conservateur comme le Paraguay».

Autre film sud-américain primé: le film de fiction péruvien «Retablo», réalisé par Alvaro Delgrado Aparicio L., a remporté le L’Oréal Teddy Newcomer Award, nouveau venu au firmament des Teddy. Son film tout en retenue décrit les doutes d’un jeune fils d’artisan qui a du mal à trouver sa place dans la structure patriarcale et les traditions séculaires du petit village perché dans les Andes dans lequel il est destiné à suivre les traces de son père.

Déception
Grande déception: le très beau film argentin «Marilyn», du réalisateur Martin Rodriguez Redondo, présenté dans la section Panorama de la Berlinale, repart sans récompense. Basé sur une histoire vraie, «Marilyn» est l’histoire d’une découverte, celle de l’homosexualité naissante du jeune Marco, qui grandit dans une ferme de l’Argentine rurale. Sa vie devient un enfer quand il s’autorise à vivre son homosexualité au grand jour. Un film intense, porté par un jeune acteur subjuguant, à voir absolument.

Cette 32e cérémonie des Teddy Awards avait une tonalité particulière puisque Wieland Speck y a fait ses adieux. Après avoir passé 25 ans à la tête de la section Panorama de la Berlinale, connue pour être la plus pourvoyeuse de films LGBT, le charismatique cinéaste gay Wieland Speck vient de prendre sa retraite. Barbe blanche et complet trois pièces, il a mis en garde dans son discours face à la montée de l’extrême droite en Allemagne, faisant référence à demi-mots à la récente entrée de l’AfD au Bundestag, appelant la communauté LGBT à rester soudée et vigilante vis-à-vis de la défense de ses droits. Il a quitté la scène en ayant droit à une émouvante standing ovation.

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