Tendances Entretien

Conversations manquantes

Amandine Gay est sociologue, militante et cinéaste. Aujourd’hui installée à Montréal, elle est une tête chercheuse de l'afroféminisme en France. Dans son premier film, «Ouvrir la voix», elle donne la parole à vingt-quatre femmes afro-descendantes.

7 déc. 2017 | par

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Amandine Gay ©Enrico Bartolucci

Documentaire choral entièrement autoproduit, «Ouvrir la voix» vient combler un vide de représentations inquiétant en 2017, sur une question cruciale : «qu’est-ce qu’être femme et noire aujourd’hui, en France?». Pendant plus de deux heures, vingt-quatre femmes produisent leur propre narration, sans voix off surplombante, à partir de leurs expériences personnelles – communes, parfois – sur des thématiques aussi diverses que l’intégration, la religion, le genre, l’identité sexuelle, le travail, l’éducation, la famille, l’hypocrisie autour des mots «race» ou «noir» ou encore l’exotisation amoureuse. «360°» a volé quelques minutes de battement dans l’agenda de ministre d’Amandine Gay, venue porter son film dans plusieurs villes romandes.

– 360° Amandine Gay, dans «Ouvrir la Voix», l’une des protagonistes affirme que pour les lesbiennes noires en France, «tout reste à faire»…
Amandine Gay – Et c’est vrai! En France, même si ça bouge, il y a vraiment du boulot. La Paris Black Pride s’est montée il y a deux ans mais il reste trop peu de groupes vers lesquels les jeunes noires pourraient se tourner. Ce que disent les filles dans mon film, c’est qu’elles sont prises dans une sorte de double invisibilité. D’un côté, dans l’espace majoritaire blanc, on nous imagine toutes hétérosexuelles a priori. J’en fait l’expérience en tant que cinéaste, auprès de producteurs qui ne croient pas que mes personnages existent ou qu’elles vont trouver un public. De l’autre, certains discours circulent dans nos communautés afros selon lesquels les blancs auraient amené l’homosexualité avec la colonisation, que c’est un truc de blanc qui n’existe pas dans nos propres communautés, sauf pour des personnes qui seraient trop assimilées. Tout ça crée une sorte de navigation étrange et complexe entre des mondes où l’homosexualité n’a pas de prise, d’un côté comme de l’autre, sachant que dans ce contexte, les groupes LGBT sont encore très peu calés sur les questions raciales en France.

Bien sûr, la tâche reste immense. Mais ce qui me donne de l’énergie, c’est de voir des femmes noires venir au cinéma avec leurs mères, parfois même trois générations

– Il manque aussi des modèles d’identification?
– J’ai grandi dans les années 90 en France. Il n’y avait pas de femmes noires queer dans l’espace public français. Aujourd’hui, à part l’humoriste Shirley Souagnon, relativement visible à la télé, je ne vois toujours pas. On est en 2017! C’est compliqué de grandir dans ce contexte. Avec le film, j’essaie d’amener une conversation là-dessus pour libérer une parole et permettre que les plus jeunes puissent avoir des modèles, des possibilités d’identification. Là, le film est montré à des scolaires. Je me dis toujours, quand on m’amène quatre ou cinq classes, que dans le lot il y a au moins une fille qui n’est pas hétéro. Alors quelle chance d’avoir vu un couple de femmes noires (à la fin du film) à 14 ans! C’est ça de pris pour plus tard. Bien sûr, la tâche reste immense. Mais ce qui me donne de l’énergie, c’est de voir des femmes noires venir au cinéma avec leurs mères, parfois même trois générations. C’est une vraie victoire.

– Pourquoi les femmes noires trans* sont absentes de ton film?
– L’objectif de mon film était dès le départ de donner une visibilité aux femmes noires. Une visibilité hétérogène. J’ai rencontré des femmes trans* mais aucune ne voulait témoigner à visage découvert. J’étais donc face à un dilemme: soit je les ostracisais, et elles seraient les seules floutées, ce que je trouvais horrible. D’un autre côté, je ne pouvais pas flouter tout le monde ou changer la structure du film puisque qu’il s’agit précisément d’un film sur la prise de parole dans l’espace public. Je suis donc obligée de constater que l’absence des femmes trans* en dit tout simplement long sur notre société : aujourd’hui, pour une femme noire trans*, en France, c’est trop dangereux de prendre la parole publiquement et d’être identifiable dans un film.

Qu’est ce qui se joue ici? Surtout dans un pays où l’on est obsédés par la langue française, pourquoi passer tout à coup par le mot anglais «black» pour ne pas dire le mot «noir»? Ce mot traduit un malaise

– De façon plus générale, est-ce qu’on pourrait revenir sur le mot «noir» : pourquoi semble-il si délicat pour les blancs à prononcer?
– Le plus simple c’est de faire l’effet miroir. Nous, les noirs, et le reste de la population d’ailleurs, on ne dit pas «white» pour dire les blancs. Donc qu’est ce qui se joue ici? Surtout dans un pays où l’on est obsédés par la langue française, pourquoi passer tout à coup par le mot anglais «black» pour ne pas dire le mot «noir»? Ce mot traduit un malaise. En fait, il traduit le malaise qu’il y a, en France, à aborder les questions raciales de façon frontale.

– C’est lié au «privilège de l’innocence de sa couleur», expression édifiante du film?
– Oui, c’est pour cela qu’on insiste sur l’expérience sociale de la race. Le blanc comme le noir représentent des constructions sociales vécues. L’enjeu c’est d’appartenir à la norme majoritaire ou pas : quels sont les stéréotypes attachés au fait d’être blanc? En fait, il n’y en a pas, parce que c’est la norme, elle se voit pas, elle n’a ni besoin de se nommer ni de se légitimer, contrairement aux groupes minoritaires. Et je constate qu’en France, il y a non-thématisation et non-conscientisation de tout ce qui n’appartient pas à la norme. Et c’est une des choses qui effectivement se cache dans le vocabulaire, mais qu’on peut retrouver à tous les niveaux. Le mot «noir» fait partie d’un ensemble qui traduit l’incapacité à révéler la norme, et à révéler les rapports de pouvoir.

La préférence raciale présentée comme enjeu a-politique ou «juste» de désir, c’est absurde

– Que penses-tu du fait que des discriminations soient aussi frontalement exprimées sur les applications de rencontre gay, par exemple?
– On a beaucoup de mal à politiser la question du désir, à travers cet enjeu des «no fem, no black, no asian, no fat» sur les profils de sites de rencontres gay – et lesbiens aussi d’ailleurs. Il y a trop peu de conversation là-dessus. Quand on l’aborde comme problème, on va nous dire que c’est une question de «préférence», que ce n’est pas du racisme. La préférence raciale présentée comme enjeu a-politique ou «juste» de désir, c’est absurde. D’abord, comment peut-on oublier que le désir appartient au monde dans lequel on vit. Donc pourquoi pas de gros? Parce que la norme veut actuellement qu’on soit mince. Pourquoi pas d’efféminés? Parce que la norme est devenue telle qu’on ne peut plus être efféminé dans la communauté gay? Alors bien sûr que oui, c’est politique de dire je préfère telle ou telle chose! Pourquoi c’est politique? Parce que sur ces profils on a affaire à de la réification: dire «j’aime pas les noirs» ça veut dire que tous les noirs se valent, que nous ne sommes plus des individus singuliers, plus tout à fait des êtres humains: nous sommes appréhendés en tant que noirs comme une identité dangereusement globalisante, totalisante.

– Il y a une dépolitisation au sein des communautés LGBT?
– Oui, et il y a surtout une dé-historicisation des luttes. Est ce qu’on va voir ce qu’on fait nos aînés? D’où viennent nos luttes? Bon, là il y a eu «120 battements par minutes» : mais sans déconner la question du SIDA et des IST, a quasiment disparu du discours public! Au sein des communautés LGBT aussi. Et ça ce n’est pas possible! Parce que c’est chez les racisés, chez les plus minoritaires qu’il y a une explosion du VIH SIDA! A Stonewall, il ne faut pas oublier que les luttes LGBT ont été portées d’abord par les personnes trans* racisées les plus discriminées. Et donc, à partir de la mémoire, se pose la question de la réciprocité. Quand on atteint un certain nombre de droits, est-ce qu’on s’arrête de militer parce que ça y est, c’est bon pour nous? Ou est-ce qu’on se dit : «y’en a d’autres dans la communauté qui sont plus vulnérables et on va voir ce qu’on peut faire pour ces personnes aussi!» Cela oblige à déterminer si in fine notre objectif est de se rapprocher le plus possible de la norme, de rejoindre le groupe dominant alors même qu’on en a été exclu du fait même de notre orientation sexuelle, ou s’il est de tendre vers une société réellement plus égalitaire.

–  Comment les minorités peuvent-elles être de meilleures alliées?
– Pour moi ça passe par la thématisation des problèmes. C’est le principe du film. Je suis convaincue qu’on ne peut pas régler les problèmes si on les nomme pas. Il faut réussir à remobiliser la communauté et les hommes blancs gays cisgenres les plus privilégiés à plein de niveaux. Réactiver une solidarité avec les queer précaires, avec les queer racisés. Et il faut thématiser ses privilèges blancs masculins, ou sa propre misogynie par exemple, pour pouvoir la déconstruire et avancer. Mais aussi thématiser les rapports Nord-Sud, pour décoloniser les imaginaires.

» «Ouvrir la voix» d’Amandine Gay est encore à découvrir au Cinéma Spoutnik de Genève jusqu’au 17 décembre, et au Zinéma, à Lausanne, jusqu’au 19 décembre.

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Mise à jour 11.12.2017 09:01
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