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Quand le bisexuel s’ignore

Peut-on vivre une vie d’homosexuel par erreur et «devenir hétéro» à 58 ans? C’est ce dont témoigne Patrick Dupond, ancien danseur étoile français qui file désormais le parfait amour avec Leïla, sa compagne. Retour sur la polémique.

3 nov. 2017 | par

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«En ce qui me concerne, l’homosexualité a été une erreur», confiait Patrick Dupond au magazine «Paris Match» en septembre dernier. S’affichant avec l’ancienne basketteuse Leïla Da Rocha, désormais sa compagne, il revient sur une vie de solitude où même lorsqu’il avait quelques aventures homosexuelles, celles-ci le laissaient tout au plus «seul à deux». Il raconte ses triomphes amers non partagés avec l’être aimé, et savoure aujourd’hui son bonheur après une vie passée «dans le mensonge».

Fureur des internautes, évidemment, qui se sont emparés des propos de Patrick Dupond. Le qualifiant d’irresponsable, la Twittosphère s’est acharnée à réduire le discours du danseur, qui expliquait avoir simplement fait fausse route, à une attaque contre la cause homosexuelle. Mais même si ces déclarations soulèvent quelques questions, il convient de les considérer calmement et de remarquer que Patrick Dupond ne parle pas de l’homosexualité comme d’une erreur en soi, mais d’une erreur pour lui. Aussi peut-on imaginer un jeune homme se conformant à la norme en vigueur dans le milieu de la danse, où les garçons ont plutôt tendance à être gays, et ayant quelques expériences homosexuelles pas vraiment satisfaisantes sans qu’elles ne soient insurmontables pour lui.

Interrogé sur ce passage tardif à l’hétérosexualité, Thierry Delessert, chercheur au Centre en études de genre de l’Université de Lausanne, explique que tout n’est pas noir ou blanc, évidemment: «C’est de la bisexualité non avouée. Patrick Dupond correspond au même profil que les hétéros qui deviennent homos sur le tard, il est un hétéro tardif.»

TOUS BI?
En effet, depuis les rapports Kinsey (1948), on sait qu’il existe une petite frange d’hétéros et d’homos purs et durs, mais qu’entre ces deux pôles, la majorité de l’humanité représente un continuum d’individus se rapprochant plus ou moins de l’un ou de l’autre. Aussi peut-on être bisexuel en ayant toutefois une préférence pour l’un des deux sexes, ce qui n’exclut donc pas d’avoir des expériences sexuelles avec les deux. Sorti de son contexte artistique, on peut imaginer Patrick Dupond se détournant de l’impératif homosexuel du milieu de la danse, et qu’il se soit ouvert aux potentialités hétérosexuelelles de son désir. «Le désir, l’orientation, la sexualité
vécue, tout ça peut changer en permanence.», rappelle le professeur Friedrich Stiefel, directeur du service de psychiatrie du CHUV spécialisé dans l’évaluation psychique de personnes changeant de genre. «Evidemment, les gens auront tendance à mettre ses propos en doute car on voit plus souvent arriver le phénomène inverse, où un homme hétérosexuel, décomplexé par le tabou et les interdits sociaux qui s’amenuisent, ou auxquels il est devenu capable de faire face, quitte sa femme pour vivre son homosexualité.»

(Presque) tous bisexuels, donc? Potentiellement, oui, comme le souligne Thierry Delessert, même si beaucoup de personnes n’auront pas l’idée, l’envie ou la possibilité d’aller visiter les deux sexes. «Je pense qu’un homme ayant une attirance bisexuelle mais qui aurait seulement connu des hommes peut très bien se cantonner à une identité d’homo et penser qu’il n’aurait pas d’autre attirance sexuelle. Le professeur Stiefel, quant à lui, rappelle que sous d’autres latitudes sans interdits judéo-chrétiens, la bisexualité peut s’exprimer sans qu’il y ait toujours acte sexuel à la clef: «Dans les lycées japonais, les garçons sont souvent assez proches. Après, ils se marient, mais vers la fin de leur vie, les copains du lycée sont plus proches entre eux qu’avec leur propre femme. Ça ne veut pas forcément dire qu’il y existe une dimension sexuelle, mais il y a souvent, au Japon, une réelle intimité entre les hommes.»

DANS LE GENRE
Alors, du calme, Twitter. Patrick Dupond peut aimer les deux, avoir été danseur et finir sa vie avec une femme. Il fait ce qu’il veut et n’a pas attendu notre approbation pour être heureux. Il a bien fait. Toutefois, s’il réalise aujourd’hui le côté féminin de sa bisexualité, il est intéressant de remarquer qu’il rejette absolument son homosexualité et qu’il veuille aujourd’hui être estampillé hétérosexuel. N’y aurait-il pas une pression sociale qu’on n’avait pas encore identifiée et qui obligerait à se revendiquer de la sexualité qu’on pratique? Pour le professeur Stiefel, c’est évident: «Ces catégorisations sont bien sûr le produit d’une construction sociale. On aime bien, en Occident, mettre des choses dans des boîtes. Nature-culture, vivant-mort, homme-femme. On est souvent dans des catégories ontologiques opposées, et dans d’autres cultures on parlerait plutôt de flux,
de va-et-vient, en ne disant pas que tout est défini et immuable.»

«On aime bien, en Occident, mettre des choses dans des boîtes.»

Patrick Dupond, faisant un coming out à l’envers, a-t-il peur de ne pas être pris au sérieux en s’avouant bisexuel plutôt que définitivement hétéro? Thierry Delessert rappelle que la bisexualité a mauvaise réputation: «Il semble qu’on soit un peu obsédé par une vision binaire de la vie et de la sexualité. La science sexuelle a reproduit la binarité homme-femme sur la binarité hétéro-homo, en niant le potentiel bisexuel de l’individu. Car il y a trouble dans le genre avec les bis. Ils sont et l’un et l’autre. Pour eux, ce qui n’est pas facile à vivre, c’est qu’ils sont considérés comme des traîtres à la cause, à l’idéal binaire, aussi bien du côté des hétéros que du côté des homos.»

Patrick Dupond a donc tranché en optant pour l’amour. Car comme le remarque Thierry Delessert, «c’est la qualité de la relation affective qui joue le rôle premier dans la nouvelle vie du danseur.» Patrick Dupond a donc certainement fait le bon choix.

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Mise à jour 04.11.2017 09:59
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2 commentaires

  1. Par benji:

    Sous la pression sociale fortement hétérosexuelle, rares sont les coming out vers l’hétérosexualité. Ceci dit, il est heureux qu’ils existent, ne serait-ce que pour montrer qu’il n’y a aucun déterminisme. Alors, vivent les amoureux 🙂

  2. Par Pierre Dubois:

    Tout cela est bien beau, mais on ne peut pas considérer toute chose comme étant symétrique. On ne peut pas oublier que malgré les avancées incroyables des dernières décennies, l’homosexualité est toujours stigmatisée (ainsi que la bisexualité) et que l’hétérosexualité est l’orientation sexuelle portée aux nues dans nos sociétés. Donc quand une personne bisexuelle. comme ce danseur, préfère se faire étiqueter socialement comme hétérosexuelle en tournant le dos de manière très dure, presque insultante, à son passé homosexuel, c’est bien sûr lié à cette stigmatisation de l’homosexualité. La difficulté ou l’impossibilité de s’identifier comme bisexuel est lié également à cette homophobie sociale et parallèlement, plus spécifiquement à la biphobie.

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