Monde Reportage

Reines de beauté

Avec plus de mille concours de beauté par an, la Colombie est le royaume des Miss. Parmi eux, il en est un immanquable pour les membres de la communauté LGBT: Miss Univers 2017.

26 sept. 2017 | par

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Photos: Inès Prévot
9 IMAGES

Talons aiguilles de dix centimètres, perruques aux longues chevelures brunes, robes de cocktail, dans les couloirs aménagés en coulisses de fortune d’un vieux centre commercial du centre-ville de Medellin, la vingtaine de Miss se préparent à entrer en scène. La discothèque gay Estudio 2000, située à l’étage au-dessus, a organisé son concours annuel depuis plusieurs mois dans la plus grande discrétion. Rien ne devait fuiter jusqu’au week-end décisif du 3 et 4 février pour que la surprise soit à la hauteur de l’événement. Les participantes et participants ont enchaîné les réunions et les répétitions tout le mois de janvier pour faire de ce concours l’un des plus importants et extraordinaires de Colombie.

Trois heures avant le début des défilés, les Miss sont donc en pleine préparation. Certaines sont venues déjà maquillées, d’autres, arrivées en homme, se transforment au fil des heures. John Guzman, 17 ans, jeune gar- çon frêle et timide, est originaire d’un quartier sensible de Medellin et se destine au stylisme. Accompagné de son petit ami, la future Miss Brésil prend de l’assurance au fur et à mesure de sa transformation. «C’est la première fois que je participe à ce concours, je vais enfin voir à quoi je ressemble en femme. Depuis toujours, je me sens femme mais je crois que j’ai trop peur de la réaction de ma famille et de mes amis, je n’ai jamais vraiment assumé ce sentiment», explique-t-il tout en enfilant sa robe à paillettes. Pour lui, ce concours lui permet d’être lui-même pour la première fois de sa vie. Sa perruque blonde sur la tête, l’écharpe de Miss Brésil enfilée, il ne lui reste plus que le maquillage. «C’est pour moi l’étape la plus importante, on va effacer petit à petit mes traits masculins, accentuer mon regard, me rendre parfaite», sourit-il sous les pinceaux d’un ami maquilleur.

REGARDS DE BRAISE
Certaines concurrentes transgenres habituées aux concours de beauté lui donnent quelques conseils: «Entraîne-toi à marcher avec tes talons, évite de dandiner des fesses et surtout regarde dans les yeux chaque membre du jury pour montrer ton assurance», souligne Violetta alias Miss Panama, grande brune d’un mètre quatre-vingt, tout en mimant le défilé. «Tu arrives sur la scène la tête haute, tu marches, pause! Mains sur les hanches! Tu repars dans l’autre sens, pause, regard de braise, tu continues ainsi aux quatre coins de la scène pour que tout le public puisse t’admirer. Enfin tu arrives devant la table du jury et là tu donnes ton plus beau sourire!» L’assemblée des Miss est hilare, de quoi bien détendre l’atmosphère alors que l’entrée sur scène approche. «Elle n’a jamais gagné un seul concours de sa vie! Ne l’écoute pas!», se moque l’une de ses copines.

Un peu plus sérieuse, Mariana est, elle, concentrée, déjà prête depuis une heure, elle se tortille les doigts pour calmer son stress. Beaucoup moins maquillée que les autres concurrentes, d’une beauté naturelle et parée d’une robe de cocktail blanche des plus simples, elle a choisi de représenter l’Italie: «le pays de l’élégance», précise-t-elle. À 24 ans, Mariana est devenue femme il y a un peu plus de six ans. «J’ai toujours été une femme depuis toute petite, mes proches m’ont acceptée comme je suis et je suis en train de changer de sexe», explique-telle. «C’est la première fois que je participe à un concours trans, c’est une manière pour moi de montrer à tous ma beauté. On rêve toutes d’être admirées, de porter de belles robes, de défiler… comme une femme normale!» Mariana est accompagnée de son futur mari, sous son regard fier et amoureux, elle termine son brushing. «En Colombie, les personnes transgenres sont plutôt libres et acceptées par la société, nous pouvons subir une opération sans trop d’embûches et changer d’état-civil. Dans mon parcours, je n’ai jamais rencontré d’obstacle ni de discrimination, je suis peut-être chanceuse. Une fois que j’aurai tout terminé, on se mariera comme tous les couples. Même si on peut le faire aujourd’hui, car le mariage gay est légal depuis un an, je veux faire les choses dans l’ordre», souligne-t-elle.

SOUFFRIR POUR ÊTRE BELLE
Santiago Ruiz écoute Mariana avec attention, comme sous le charme d’une femme qui a toujours assumé ses choix. Le jeune homme de 18 ans vient d’arriver en jeans-baskets, casquette vissée sur la tête, un style urbain comme la plupart des jeunes de Medellin. Miss Philippines est en retard. Il se dépêche de se dénuder. L’un de ses amis lui apporte son costume et ses chaussures dorées serties de strass, surtout le tant redouté rouleau de ruban adhésif… «C’est un concours où l’on se transforme en femme, donc il ne doit plus rien rester de masculin en nous, y compris nos parties génitales… Elles doivent disparaître, et nous avons donc trouvé cette technique du scotch. Nous «rentrons » notre pénis vers l’intérieur et nous l’accrochons avec du scotch, comme un string adhésif! Et oui il faut souffrir pour être belle n’est-ce pas?», lance-t-il tout en faisant la grimace. La transformation est incroyable. Dix minutes plus tard, Miss Philippines vient de naître, la robe extrêmement moulante ne laisse rien apparaître.

Les rideaux de fer fermés des boutiques du centrecommercial servent de décor aux dernières photos et selfies de groupe. Plus que quelques minutes avant de monter au dernier étage de l’immeuble, là où des centaines de personnes attendent avec impatience les reines de beauté. Les 19 candidates sont presque toutes prêtes, solidaires et chaleureuses entre elles. L’excitation fait place au silence lorsque Miss Colombia Gay 2016 et son énorme couronne entre dans les coulisses accompagnée de LA Reine des reines trans Karoll Barreneche, la pré- sentatrice de la soirée. Poitrine siliconée, nez fin refait, chevelure longue et brune, sourcils dessinés aux crayons à la perfection, Karoll est considérée par toute la communauté LGBT de la région comme la mère des trans… Elle est l’une des premières à avoir gagné les concours de beauté trans en Colombie. Avec treize couronnes à son actif, elle organise aujourd’hui des performances dans les différents théâtres du pays avec six amies: Les Divas trans de Medellin. Depuis cinq ans, elle aide à l’organisation des concours Miss Colombia et Miss Universo Gay qui ont lieu chaque année et bien sûr en bonne diva, les pré- sente. Assise sur un fauteuil, elle commente une à une les candidates: «Choisis un autre collier, ça ne va pas du tout avec ta robe», dit-elle à l’une; «Cette coiffure est horrible, change de perruque!», enchaine-t-elle avec une autre. «Chaque concours est unique et les candidates doivent se sentir uniques. Il faut le voir comme un jeu de poupées, il faut avant tout s’amuser et ne rien prendre au sérieux. Pour moi, à travers ces événements, le plus important est de montrer ce qu’est le transformisme, ce ne sont pas des travestis mais des transformistes.», explique-t-elle.

Juste à côté, la voix grave de Miss Colombia gay 2016 résonne. Mauricio Munoz, alias Jimena Santana divulgue lui aussi quelques conseils et rejoint les propos de Karoll. «Je suis transformiste, c’est-à-dire que dans la vie de tous les jours je suis un homme, mais quand vient la nuit je me transforme en Jimena Santana, c’est simplement un personnage. Pour moi, ce genre de concours est l’occasion de montrer aux gens ce qu’est l’art du transformisme, car c’est réellement un art comme la peinture ou le théâtre, je me sens 100 % artiste et je m’exprime ainsi.»

Karoll Barreneche rassemble les Miss autour d’elle pour leur donner leur ordre de passage. «Surtout vous montez sur scène seulement quand l’autre candidate est descendue. Je ne veux pas de rivalités et je ne veux pas de désordre, même si c’est la première fois pour beaucoup d’entre vous, c’est un concours sérieux, il faut de la concentration et de la rigueur. N’oubliez pas ce qui a été dit aux répétitions.», avise-t-elle d’un air grave.

ESA ES!
Le premier défilé en robe de cocktail est lancé. Dans la salle bondée et obscure de la discothèque, les Miss défilent sur la scène placée au centre à quelques centimètres de hauteur. Les amis et les familles sont venus en masse pour scander le nom de leur candidate et crient en espagnol «Esa es! Esa es!» pour signifier au jury que c’est elle qu’il faut couronner. John, le jeune homme réservé des coulisses, entre en scène le premier. Miss Brésil épate le public par son assurance et ses pas de sambas en arrivant! Mais la salle vibre à l’entrée de Miss Somalie, une grande femme élancée au crâne rasé.

Vient ensuite le deuxième défilé en maillots de bain, dans les coulisses les Miss ne traînent pas. Il faut aller vite, maintenir le rythme de la cérémonie. Les strings de ruban adhésif sont réajustés. Aucune ne vient ajouter d’artifices à la poitrine, pas de boules de papier ni de chaussettes, les soutiens gorges resteront vides. Enfin le dernier défilé ou l’apothéose: les costumes traditionnels des pays repré- sentés. Miss Jamaica porte une coiffe indienne et un bustier de perles bleues! «En fait, on ne choisit pas vraiment nos costumes. Nous les louons dans un magasin spécialisé dans les costumes trans à Medellin. Il n’y avait rien pour la Jamaique alors j’ai pris ce que je trouvais!» avoue-telle. Les couronnes de plumes et de strass sont de sortie. Certaines pèsent plusieurs kilos. Chacune se prépare à l’aide d’assistants. Miss Somalie surfe sur les clichés sur l’Afrique avec une poupée dans le dos et une plus petite à la ceinture! Mais qu’à cela ne tienne, le folklore est assuré!

Deux fois plus de discriminations
Dernier défilé enfin. Il est 3h du matin, le public est déjà bien alcoolisé. Les cris d’admiration fusent à chaque arrivée de Miss. Le spectacle est à son comble mais les résultats finaux ne font aucun doute. Ils se mesurent aux applaudissements. Plus que six candidates en compétition. Et sans surprise Miss Somalie est couronnée Miss Univers Gay 2017. Le jeune homme de 17 ans, Eider Ignacio Moreno, gagne son premier concours de beauté trans. D’autant plus fier qu’il est venu faire passer un message à toute la communauté LGBT. Cet afro-colombien (descendant d’esclaves) originaire du Chocó, l’une des régions les plus pauvres de Colombie, représente l’association gay des jeunes afro-colombiens Ebeno Diverso. «En Colombie, les Afro-colombiens sont déjà victimes de discriminations, alors être gay et noir, ce sont deux fois plus de discriminations. Même au sein de la communauté LGBT, nous ressentons une forme de racisme. Remporter la couronne, c’est aussi montrer à tous que nous existons et qu’il faut arrêter avec le racisme ou notre mise à l’écart de la société», raconte le jeune homme.

Mario Leon Giraldo, l’organisateur du concours, rejoint le discours de tolérance de sa nouvelle reine. «Ces concours sont très importants pour notre communauté LGBT, car il faut aussi reconnaître que cela aide certains hommes à passer le cap de s’assumer femme, à se transformer petit à petit. Ils servent aussi à donner une autre image de notre communauté aux hétéros et à combattre l’homophobie. Beaucoup pensent que les transsexuelles sont essentiellement des prostituées, on en voit beaucoup en centre-ville de Medellin, ou alors des droguées, des dépravées. Ici, on montre aux hétéros que les personnes transgenres sont avant tout des femmes comme les autres, qu’elles sont belles, qu’elles ont un métier, une vie normale et qu’elles ont autant de chance de gagner un concours de beauté que n’importe quelle autre femme», conclut-il.

L’année la plus violente
Mais loin du glamour de cette soirée, la situation des homosexuels et des trans en Colombie est loin d’être rose. Malgré de grandes avancées en matière de droits l’année dernière, avec notamment la légalisation du mariage gay sans grande opposition de la société civile ou encore la reconnaissance des victimes LGBT dans les accords de paix signés avec les FARC. Selon les derniers chiffres de l’ONG Colombia Diversa, 2015 fut l’année la plus violente depuis 2012 pour la communauté LGBT. 110 personnes furent assassinées en toute impunité puisque 95 % des affaires entre 2012 et 2015 n’ont pas été résolues. Les menaces ont aussi augmenté de 50 % en 2014 dans les régions où se trouvent des groupes armés paramilitaires ou les bandes armées. À travers les concours de beauté gay régionaux et nationaux, la communauté LBGT entend bien faire avancer la tolérance dans un pays encore profondément catholique. Prochain combat: l’adoption pour les couples du même sexe.

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Mise à jour 27.09.2017 08:26
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