Culture Entretien

«Ce film est un peu une autobiographie collective»

Grand Prix du festival de Cannes 2017, «120 BPM» est sur les écrans romands. Son réalisateur Robin Campillo et l’acteur Antoine Reinartz nous ont accordé une interview.

31 août 2017 | par

Robin CAPPILLO, réalisateur de "100 battements par minute". Photo Lucien FORTUNATI
Robin Campillo. Photo: Lucien Fortunati

Début des années 90. Paris. L’épidémie de Sida fait rage. L’Etat est silencieux. Les pharmas jouent avec le feu. Une poignée d’activistes, 200 en tout et pour tout, décident d’agir de manière radicale. C’est l’histoire d’Act Up Paris que 120 battements par minutes de Robin Campillo retrace. L’histoire d’une forme d’intelligence collective face à l’ignorance et l’immobilisme, monstres silencieux qui tendent la main à la mort. Ce film est aussi une histoire d’amour, un appel à la mémoire et à la nécessité d’une société qui est en droit d’exiger de vivre. Ce projet, couronné cette année du grand prix à Cannes, son réalisateur Robin Campillo nous en parle. A ses côtés, celui qui incarne le personnage de Thibaut, alter ego cinématographique de Didier Lestrade.

360°: Robin Campillo, à quel moment vous-a-t-il semblé important de faire ce film?
Robin Campillo – L’idée de ce film remonte à très très longtemps. L’idée de faire un film sur le Sida, ce qui n’est pas a priori une bonne idée puisqu’on ne fait pas un film sur un objet aussi vaste, doit remonter au début de l’épidémie en 1982. Je me destinais à faire du cinéma et en tant que jeune gay qui a commencé ses études dans ce domaine en 1983, avec, avec l’annonce de ce que l’on appelait le cancer gay, j’ai senti venir quelque chose d’assez dramatique. J’ai eu très peur de ce qui se passait et je pense que j’ai eu un peu raison. Tout de suite s’est posée la question du traitement de cet événement qui a été crucial dans ma vie. Il y avait pour moi une dichotomie entre cet événement et le cinéma que je voulais faire. En 1992, en sortant de l’école, plutôt que de faire du cinéma, je suis entrée à Act Up, j’y ai milité pendant plusieurs années. Act Up, était un endroit assez joyeux, même si cela paraît un peu étrange de dire ça. La maladie évidemment réapparaissait régulièrement et faisait des victimes mais il y avait une espèce d’énergie de groupe qui était très forte. C’est plus tard, après avoir fait mon premier film, que je me suis dit que j’allais travailler cette question du Sida. J’ai écrit un scénario pendant un an et demi que je n’ai finalement pas trouvé très bon donc je ne l’ai pas réalisé. Je me suis aussi rendu compte que je n’avais pas envie de parler du Sida comme d’une expérience intime et solitaire mais comme d’une expérience collective. A force de tourner autour du pot, je me suis rendu compte que ce que je voulais raconter c’était ce moment d’Act Up, ce moment politique et humain. Un moment où des personnes qui ont vécu solitairement et brutalement – et souvent dans le placard – allaient se retrouver, discuter et faire de la politique ensemble, où ils allaient produire des images et une nouvelle vision de l’épidémie en France où tout cela n’était pas mis à jour. Je me suis dit: c’est ce moment-là que je veux filmer! C’est là-dessus que je veux écrire et créer une fiction à partir de mes souvenirs. Je voulais recomposer tout cela. Je savais que quelque chose faisait sens mais je ne savais pas encore quoi.

– Vous vous retrouvez dans un personnage?
R.C. – Par rapport à mon histoire, il y a le personnage de Nathan, il raconte son passé, de ce point de vue c’est assez proche de moi. En revanche sur tout le reste, même si j’adorerais être Arnaud Valois – qui est l’acteur qui joue Nathan– je pense que nous sommes très différents. Le personnage de Thibaut, qui est joué par Antoine Reinartz, me ressemble sur plein de points. Il y a des scènes qu’il vit dans le film que j’ai vécues. J’ai notamment rhabillé le corps d’un copain mort, avec sa mère. Ce rapport à ma réalité est donc très effiloché. Comment vous dire? On faisait tellement corps que pour moi ce film est un peu une autobiographie collective. On était ensemble. Au fond, ce qui appartient à moi et ce qui appartient aux autres, ce n’est pas très grave. Après, j’ai voulu rendre compte des tensions qu’il y avait à l’intérieur d’Act Up. Et ça, c’est plus ou moins incarné par des personnalités différentes dans le groupe et que l’on peut reconnaître. Les anciens d’Act Up reconnaissent tel ou tel personnage à tel ou tel moment du film.

Antoine Reinartz dans «120 bpm»

Antoine Reinartz dans «120 bpm»

– On peut notamment reconnaître le personnage de Didier Lestrade. Antoine Reinartz, c’est vous qui jouez son rôle. Comment cela se passe-t-il quand l’on se transpose dans le peau d’une personne qui a tant incarné les luttes militantes LGBT?
Antoine Reinartz – Officiellement, on ne m’a jamais dit de jouer Didier Lestrade. Mais personnellement, j’ai lu tout Didier Lestrade. Je ne sais pas si ce personnage a été écrit autant en pensant à Didier que moi je l’ai joué en pensant à lui. Après, je ne l’ai jamais imité. Par contre, j’avais besoin de me resituer dans les années 80 alors que je suis d’une génération sur-informée sur le Sida. En vrai je ne l’ai pas abordé en pensant tant que cela à Didier Lestrade mais plutôt à la façon dont moi je vivrais ces situations. Je sais que Didier l’a très bien reçu, qu’il a apprécié la façon dont j’ai interprété ce rôle qui lui ressemble beaucoup. C’est par ailleurs quelqu’un que j’admire énormément et qui, dans la description qu’il fait de l’idéal démocratique au sein d’Act Up, de la façon de s’emparer du pouvoir, de le construire et de la façon de gérer une association, c’est quelqu’un qui m’inspire beaucoup et que je trouve extrêmement respectable.

– Robin Campillo, est-ce que l’on rencontre des blocages lorsqu’on veut faire un film qui parle de Sida aujourd’hui?
R.C. – En réalité, le film a été assez facile à financer. Ce qui est très étrange, c’est qu’Act Up est un groupe minoritaire assez désagréable et qui était assez mal perçu de l’extérieur mais en même temps assez populaire. Je pense que l’on ressentait qu’il y avait une légitimité très forte dans ce que l’on faisait. On était un peu comme les méchants chez Hitchcock. On était les méchants que l’on aimait aimer. Auprès des chaînes de télé et des financeurs, Act Up était un peu comme un mot magique. Quand on ouvrait une porte, les gens étaient tout de suite partants. Je pense que c’est parce que la mémoire collective en France est très marquée par rapport à l’épidémie. On se souvient notamment de la capote sur l’obélisque mais plein d’autres actions ont marqué les esprits et ponctué les années 90. En fait, il y a eu un vrai désir du film qui nous a un peu étonnés mais c’est tant mieux puisqu’on avait besoin d’argent. Ce n’est pas un film très cher, mais ce n’est pas un film qui ne coûte rien non plus. Il y a beaucoup de figurants, de personnages et de temps de tournage. Je pense que si on n’y avait été avec un film sur le Sida, cela aurait été moins évident. La question d’Act Up et de ses activistes, de savoir ce qu’il y avait dans les coulisses de ce groupe, c’est ça, à mon avis, qui a inté- ressé les partenaires.
A.R. – Là où cela pose plus de problèmes aujourd’hui, c’est à la distribution à l’international. J’ai des amis qui n’arrêtent pas de remettre en cause nos démocraties. Qui disent «on dit beaucoup sur la Russie alors que…». Pardon! Dans nos démocraties, on peut aller voir ce film. Pas en Russie. Vous allez voir ce film en Russie, vous vous faites taper à la sortie ou qui sait arrêter puisque cela pourrait être considéré comme de la «propagande LGBT». Ou les Qataris qui disent à la conférence mondiale «nous n’avons pas de Sida chez nous». Il va être distribué en Turquie et c’est formidable. Mais il y a des endroits où cela pose plus de problèmes notamment en Russie ou en Chine.
R.C. – Curieusement, il est passé dans deux festivals en Russie. Il est distribué à Hong Kong et Shanghai. La plupart des films français ne sont pas distribués sur l’ensemble du territoire de la Chine. Faut quand même arrêter de rêver! On a été un peu surpris qu’il soit diffusé dans des endroits où le sujet est un peu difficile. Ce qui m’étonne surtout, c’est que l’on pourrait juger ce film comme très français. C’est un groupe d’activistes minoritaires à Paris – alors oui sur un modèle américain – mais on aurait pu penser que cela soit difficile à comprendre vu de l’extérieur. Cela a été une très bonne nouvelle qu’il se vende assez bien à l’étranger.

– Le fait que cela marche, n’est-il pas aussi dû au fait que cela soit un film qui parle de l’intelligence collective? De la force de l’humour et de la vie face à l’ignorance et l’indifférence?
R.C. – Après avoir subi cette épidémie durant dix ans dans le silence, j’ai l’impression que l’on avait atteint un stade où l’on était complètement décomplexés parce que l’on découvrait notre propre colère. De ce fait on se sentait extrêmement légitimes. Cela nous permettait d’être assez radicaux mais aussi d’avoir une certaine autodérision. On était à la fois très formatés, pas militarisés, mais très organisés. Et à la fois on était aussi des pieds nickelés assez foutraques. C’était quand même un peu le bordel cette association mais c’était un bordel bien organisé et qui arrivait en tous cas à changer les perceptions. J’ai l’impression qu’avant on était les gentils gays qui mouraient du Sida et que d’un seul coup on était les méchants pédés. Que d’un coup, ce n’était plus drôle. Je repense toujours au film de Tod Browing «Freaks». Dans ce film, on nous montre des monstres de cirque et l’on nous explique tout au long du film à quel point ils sont proches de nous, qu’ils sont humains comme nous. On voit la fraternité et la proximité que l’on peut avoir avec toutes ces personnes. Et quand d’un seul coup ils se font agresser par des normaux, il font communauté pour accepter de redevenir monstrueux pour faire peur à l’ennemi. Il y avait un peu ça dans Act Up. Si les gens stigmatisaient à travers l’homosexualité et la maladie et que cela faisait peur, alors on allait mettre tout ça en avant pour les effrayer. Et ce n’était pas que des blagues. La police avait de la peine à nous attraper parce qu’elle avait peur de la contamination. Ce qui était complètement absurde! On était des gosses. Didier Lestrade était par exemple très sûr de lui mais aussi très enfantin dans sa manière d’être. Je sais que j’adorais ça. J’avais une espèce de jubilation à créer des images. A créer des affiches et des slogans. On arrivait à produire quelque chose à partir de cette putain d’épidémie.
A.R. – Sur la question de l’ignorance, nous sommes aujourd’hui dans une période de post truth. Le système nous ment, tout est mensonge. Même la vérité n’est pas réelle. Plus aux Etats-Unis qu’en France, même si sur l’idée de complotisme et du rôle des médias, on remet tout en cause de manière permanente. Je trouve qu’il y a une vision dans ce film qui est à la fois pas du tout naïve mais qu’ils ne sont pas pour autant dans le déni du réel.

– La question des médias est très importante dans ce film. Les caméras des télévisions sont omniprésentes. Sans ces médias, ces combats n’auraient peut-être pas pu avancer…
A.R. – C’est d’ailleurs ce que l’on reproche au personnage de Thibault. D’être trop intéressé par la chose médiatique. Act Up faisait des actions médiatiques et pas de l’accompagnement de personnes malades ou que sais-je. Leur force, c’était la visibilité par les médias. Même en découvrant toute la promotion du film, je trouve que l’on critique beaucoup les médias. J’ai rencontré beaucoup de journalistes notamment régionaux qui gardent un sens critique, qui ne sont pas du tout dans de la reproduction de ce qu’on leur dit. Je suis bluffé par les médias alors qu’il font un travail très difficile et que l’on ne cesse pas de leur taper dessus.

– Robin Campillo, avez-vous l’impression que cette fenêtre historique pourrait encore, dans le contexte actuel, avoir lieu?
R.C. – Je ne sais pas très bien. C’est vrai que j’ai aussi fait ce film pour m’interroger là-dessus mais sans apporter de réponse et sans en trouver surtout. C’est un film d’avant internet. C’était assez facile en fait. Il suffisait d’avoir un journal télévisé de 20 heures pour faire tache d’huile. Aujourd’hui, les gens ont accès aux médias sociaux. Il y a une dissémination de la parole politique. Il y a une espèce de radicalité d’internet qui ne se traduit pas vraiment dans la rue, en tout cas pas en France. Je ne sais pas très bien quoi penser de ça. Notre travail était plus simple à l’époque pour mobiliser les médias. Les médias ce n’est pas «génial» ou «nul», c’est un peu ce que l’on en fait. Se pose aujourd’hui la question de la parole démocratique. À Act Up, pour se parler et faire débat, il fallait se rencontrer. La circulation de la parole est très importante. C’est pour ça que je fais des avant-premières et des rencontres avec le public. Je pense qu’il y a quelque chose de très important dans le fait de rencontrer quelqu’un physiquement.

– Ces rencontres, on les sent bien dans le film. Notamment des rencontres avec des proches aidants, le personnel soignant et ceux qui entouraient les personnes touchées par la maladie.
R.C. – L’intérêt, c’est de montrer comment l’on affronte la dureté. Il y a une scène dans le film où les séropositifs, entre eux, dans une commission médicale, parlent de la dureté de la maladie. Ils sont tellement habitués de parler des ces données scientifiques assez dures et assez froides qu’un nouveau venu, un jeune garçon, tombe dans le pommes à ce moment-là. Il ne supporte pas d’être mis face à la maladie de manière si abrupte. J’ai toujours l’impression que toutes ces choses dures, même si je n’ai pas été malade, je les ai vécues assez sereinement. C’est ce que j’essaye de retranscrire dans le film. On s’anesthésiait nous-mêmes pour essayer de ne pas être envahis par la douleur et par l’angoisse. Quand les gens étaient séropositifs, c’était très dur quand quelqu’un mourait puisqu’une espèce de compte à rebours se mettait en place. C’était très dur pour le groupe parce qu’il fallait rebondir et d’autant plus selon la personnalité et l’importance de la personne dans le groupe. Il y avait des personnes comme Cleews Vellay, on avait l’impression de se battre pour qu’il survive et quand il est mort, ça a été extrêmement violent pour nous. Heureusement que l’on avait cet humour et ce respect pour les uns et pour les autres même si il y avait des tensions.
Il faut aussi dire que l’on était jeunes. J’avais 30 ans à l’époque et je n’étais pas parmi les moins âgés. On sentait l’injustice face à des personnes qui mourraient à 24 ou 28 ans mais en même temps on résistait mieux car on avait cette force de la jeunesse. Je ne suis pas sûr que je vivrais la même chose aussi bien actuellement. A l’époque, je me souviens que je rentrais dans les chambres d’hôpitaux pour aller voir des copains et que je bloquais quelque chose dans mon cerveau afin d’arrêter d’être envahi par l’émotion. On avait une espèce d’agilité pour faire corps et traverser tout ça ensemble.
A.R. – Ce que je trouve beau dans le travail de Robin Campillo, c’est qu’il y a un retour au réel. Il n’y a pas de manichéisme. Le monde est complexe. Nous avons tellement tendance aujourd’hui à vouloir simplifier les choses. On voit dans le film comment on remet en cause l’organisation médicale, et le rôle des entreprises pharmaceutiques, mais en même temps on voit aussi tout le suivi qui est extrêmement humain. Cette complexité est montrée avec finesse, ce qui n’empêche pas de voir des lignes et des enjeux très clairs. Il ne faut pas nier la complexité du réel.

– Act Up Paris, c’est une histoire d’hommes mais aussi de femmes. Cette place des femmes est également mise en relief dans le film.
R.C. – Je dirais plutôt qu’on était des garçons et des filles. On ne se percevait pas comme des adultes. La maladie, d’ailleurs, ne nous rendait pas plus adultes. Quand je suis arrivé à Act Up, j’ai été surpris par le nombre de femmes impliquées. C’était une bonne nouvelle mais nous n’avions pas tous la même perception. Même si il y avait plus d’hommes que de femmes, ce qui est également vrai c’est que les femmes qui étaient là avait une énorme personnalité. Pour s’imposer dans ce groupe de garçons, il fallait être assez forte. C’est souvent elles qui géraient l’action publique. Il y avait une commission de femmes, une commission Nord-Sud. Il y avait des femmes qui avaient une conscience politique de cette épidémie bien plus développée que la mienne pour être arrivées avant moi dans cette association. Je trouvais ça assez fascinant.
Il y avait aussi cette mère et son fils Ludovic qui avait 14 ans à l’époque. Il était hémophile et séropositif. Il est d’ailleurs toujours vivant. Il a vu le film et j’en suis hyper content. Et elle, elle a débarqué dans ce groupe composé quand même en majorité de folles hystériques. Il fallait un sacré caractère en tant que femme hétérosexuelle pour débarquer là-dedans et de s’intégrer. Elle trouvait que c’était le groupe le plus fort sur la lutte contre le Sida. Elle laissait son gamin partir en action avec nous alors qu’il était mineur. Il y avait une force inouïe de ces femmes. Dans la commission de la santé, il y avait aussi Marie qui avait plus de 65 ans. Elle était biologiste. Elle nous a beaucoup aidés à comprendre les mécanismes du virus. Elle nous a formés. C’est comme ça que l’on a pu lire les protocoles de recherche et parler d’égal à égal avec les médecins. Il y avait aussi, comme je le montre dans le film, les femmes issues des familles, des personnes que l’on ne connaissait pas trop. Quand ces univers se retrouvaient face à face, il y avait quelque chose qui se passait de l’ordre de l’indicible. On se connaissait sans se connaître. La personne qui faisait que l’on se connaissait avait déjà disparu.

– Antoine, est-ce que jouer dans un film comme «120 bpm» c’est aussi respecter un des slogans d’Act Up Paris: «Silence = mort»? Parler de ces thématiques, c’est œuvrer pour la vie?
A.R. – J’ai été hyper marqué, par exemple, par des histoires de jeunes hommes qui voyaient leur rêve de devenir danseurs complètement brisés et qui mourraient à 22 ans. J’ai vraiment le sentiment d’avoir un devoir de mémoire que je porte depuis longtemps. Aujourd’hui, on se voile totalement la face sur le fait que tout cela est fini. Effectivement, cela s’est déplacé en Afrique notamment et on n’a pas grand chose à faire. Clairement, on ne fait pas grand-chose. Il y a autant de morts chaque année que pendant la première guerre mondiale. Cette radicalité d’Act Up, qui n’est pas forcément la mienne, questionne.
Sur la question de l’homogénéité: parfois, on a peur des luttes communautaires car on peut vite craindre d’être exclu. Je pense qu’il ne faut profondément pas en avoir peur car elles sont indispensables. Un suicide sur trois chez les jeunes adolescents est dû à la culpabilité d’être homosexuel. Ces luttes communautaires ne sont pas la négation d’une homogénéité. Dans le film, c’est ce qui est extrêmement beau. On voit à quel point ces gens sont différents. Il y a cinq critères qui peuvent définir les gens comme le sexe ou le genre. Mais en réalité ces critères ne nous définissent pas. On a toute une vie pour se définir. Il faut en finir avec ça.

– On ne peut pas parler de ce film sans parler des institutions. A l’heure où Trump, pour ne parler que de lui, veut couper les budgets de la lutte contre le Sida, quelle est votre analyse de la situation, Robin Campillo?
R.C. – A Cannes, j’ai eu le temps de réfléchir. Avec un peu de recul, je me suis aperçu que toutes les revendications des militants dans le film sont toujours d’actualité en France. Par exemple, la question des drogues n’est jamais traitée. Il n’y a aucun pragmatisme dans la politique française sur cette question. La question de la prostitution n’est pas traitée autrement qu’à travers la pénalisation des clients alors que l’on sait que c’est catastrophique en termes de santé publique. Il y a aussi les détenus en prison. Il y a toutes ces choses qui ne sont pas du tout réglées. Je trouve que l’on est dans une forme de régression. Quand le film est passé sur la Croisette, tout le monde était d’accord avec le film et avec Act Up. J’ai trouvé tout cela quand même assez gonflé que Macron nous invite à l’Elysée car cela représentait la grandeur de la France dans sa tête ou je ne sais quoi. J’ai trouvé ça quand même très déplacé. Il ne vient pas à la conférence de Paris sur le Sida mais il fait aussi la chasse aux migrants. C’est également catastrophique d’un point de vue sanitaire. Et pourtant, on est dans une période où les espoirs sont grands sur le plan d’éradiquer la maladie. On n’est pas loin du compte. Il y a des outils. On s’aperçoit qu’une personne sous traitement n’est plus contaminante. C’est extraordinaire. Il y a même des traitements prophylactiques. Il faut un nouveau souffle à l’action contre le Sida. Mais ce nouveau souffle doit passer par le respect de ces minorités qui sont stigmatisées et pourchassées. Ce sont les mêmes minorités dont nous parlions il y a 25 ans. Je ne vois pas ce qui a évolué. Je pense que nous sommes dans un moment de réflexion avec un Président qui considère que tout ressemble à une entreprise, y compris l’éducation. Cela me parait assez catastrophique.
A.R. – Je n’ai pas encore d’avis sur le Président Macron. On va dire que tout reste ouvert. Ce qui est sûr, c’est que j’ai l’impression d’être né dans un monde où l’on envoie du riz en Somalie. Je suis né avec tout ça. Avec la lutte contre le Sida. Aujourd’hui, ce que je constate, c’est que l’Allemagne accueille un million de migrants et qu’en France on en accueille 30’000. Je ne veux pas être moralisateur mais tout de même, je ne comprends pas mon pays. Si un million ou deux de personnes voient le film en France et se sentent Act Up, alors génial! C’est un très bel héritage que l’on nous donne et c’est à notre génération d’en faire quelque chose. Les 200 activistes d’Act Up entrent aujourd’hui dans une mythologie collective. Après, la question c’est: quelle est la force d’un film? Qu’est ce qu’il peut faire?

– La question des usagers de drogues, la question des migrants n’est pas réglée, idem pour les prisons et la prostitution. Est-ce que le seul message qui est passé à travers le travail d’Act Up c’est uniquement l’aspect lié aux homosexuels? N’y a-t-il pas là une forme d’échec?
R.C. – Disons que c’était plus facile de régler la question chez les gays. Et je trouve encore qu’il n’y a pas tous les moyens nécessaires. Pour moi la chose la plus importante aujourd’hui, c’est d’inciter au dépistage de toute la population et surtout des jeunes gays. Tout cela est pris en charge par des associations subventionnées par l’Etat comme Aides. Mais je trouve que cela manque d’une second souffle. Act Up se définissait comme un groupe issu de la communauté homosexuelle visant à défendre les droits de toutes les minorités touchées par l’épidémie. J’ai l’impression que la France ne se pose jamais les bonnes questions que ce soit là encore sur la prison, les drogues ou l’euthanasie. Il y a une loi de 1970 en France qui interdit même d’avoir un débat sur la question des drogues par exemple. On nage en plein délire. Act Up a réussi très peu de choses. Elle a réussi des avancées sur le plan des malades et du remboursement des traitements à 100 %. Elle a réussi aussi à déstigmatiser les personnes atteintes.
La maladie a touché principalement des homosexuels qui avaient quand même un capital sympathie assez fort pour se regrouper et faire une force politique. C’est moins vrai pour les autres minorités. Il y avait des groupuscules mais qui n’avaient pas la reconnaissance dont pouvait jouir Act Up à l’époque. Je suis d’accord avec vous, dans ces domaines cela a très peu évolué. Il y a eu une brèche au milieu des années 90 où l’on a senti que c’était possible de parler des drogues, de parler de tout ça et puis cela s’est refermé. Je pense que cela fait 15 ans minimum en France que tout débat est impossible. La seule chose que l’on a réussi à faire passer c’est le mariage pour tous et l’adoption, même si cela reste très compliqué sur ce point-là. C’était en quelque sorte une manière de se défaire de tout ça et de se dire «bon maintenant, ils vont arrêter de se plaindre».
Je pense qu’il faut revivifier la démocratie en France, car on a un Président qui a décidé de la mettre à mal. Nous avons maintenant une assemblée fantôme et lui c’est un hyper président. On est depuis 15 ans dans une fenêtre de néo-conservatisme très fort. Le jeu de Macron de se présenter comme l’anti-Trump est une arnaque absolue car il n’est en réalité pas très loin du président américain au niveau de la communication. On s’aperçoit que l’on est dans une régression. Je trouve que l’on a un ministre de l’intérieur qui est l’un des plus brutaux par rapport aux migrants et ce même comparé à Nicolas Sarkozy. On coupe de l’eau à des enfants migrants. Je trouve que l’on a atteint un seuil qui me parait vraiment gravissime. Là-dessus vous avez raison! Il ne faut jamais baisser les bras sur ces luttes. La question des prisons est pour moi emblématique. Cela a commencé dans les années 60 avec Michel Foucault. En réalité cela n’a jamais été réglé. On ne veut pas regarder les choses en face car on a décidé depuis toujours de mettre de côté les gens que l’on considère dangereux. C’est une vision punitive sans projet. On se retrouve dans une société qui est sclérosée sur ces questions.
A.R. – Sur la question des drogues il y a une hypocrisie crasse. Avant une soirée on s’envoie des mails pour savoir qui va prendre quoi. A côté de ça, le cannabis est illégal et 60’000 personnes meurent de l’alcool par année.

– Dans le film, les gay prides sont les véritables vitrines des revendications. Aujourd’hui on peut avoir l’impression que les Prides ronronnent et que la prévention patauge. Qu’est-ce que l’on peut faire?
R.C. – En France, la gay pride est morte avec le Sida. Il y avait moins de monde. Avec Act Up, on a essayé de relancer ça. Relancer aussi des chars avec de la musique pour dire: on peut parler du Sida, être festif tout en étant politique. Je regrette presque les gay prides à 10’000 personnes. En France s’est créée une gay pride de nuit, plus radicale. Elle est plus revendicative mais tout aussi joyeuse et elle travaille aussi sur les sujets plus transversaux que l’on a évoqués plus tôt. La gay pride officielle est plus sur la continuité et la conservation des acquis. Je me sens plus proche de cette gay pride de nuit personnellement. On est dans un moment politique faible qui est lié, comme je le disais, à la dissémination de la parole politique. Certaines personnes se croient radicales car elles postent des choses radicales sur internet. Cela tue quelque chose. Mais ici, les hommes politiques se moquent de ce que l’on met sur Facebook. Par contre, il ne faut pas désespérer car si la classe politique va trop loin, je sens que la rentrée va être extrêmement tendue. C’est peut-être pas plus mal.
A.R. – Pour ma part, je pense que les gay prides sont toujours importantes car pour une certaine frange de la population cela reste un espace de libération et d’expression essentiel. Je préfère quand même que l’on montre cette image-là que celle de la manif pour tous.

» «120 battements par minute» de Robin Campillo, avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel et Antoine Reinartz. 2h20 minutes. Actuellement en salle

Partager sur
Mise à jour 02.09.2017 07:31
456 vues

*


Sur le même thème

Top