Culture Icône

Zouc toujours

Comédienne adulée des Suisses et jamais oubliée par la France, Zouc est un trésor de notre patrimoine national. Sans actualité et juste pour le plaisir, flashback sur un talent hors norme.

25 juillet 2017 | par

zouc
Zouc par Doisneau, 1986.

«Qu’est-ce que vous voulez?», demande cette femme sans âge, au corps drapé de noir, sur une scène parisienne, au début des années 70. «Qu’est-ce que vous voulez?», continue-t-elle, un poil inquiétante, sondant de son regard profond, miroir d’une âme capable de tous les travestissements, un premier rang qui frémit, angoissé. «Vous pouvez me le dire?», poursuit-elle encore, presque moqueuse. «Ça veut transformer le monde comme ça en deux jours? Tu gagnes ta vie, tu fais tes preuves et puis après tu viendras discuter, tu comprends! On en a jusque-là de ton système.» Dans un souffle, pas même un pas de côté, Zouc est déjà un autoritaire papa jurassien qui enjoint sèchement son enfant à aller faire des excuses à sa mère.

C’est comme ça que commence «L’alboum», le premier one woman show d’une artiste qu’on ne célébrera jamais assez, et dont il est bon de faire revivre le génie. A Paris, le succès ne se fait pas attendre. Dès ses premières représentations au café-théâtre de la Vieille-Grille, le spectacle voyage et fait de la jeune jurassienne de Saignelégier une vedette du music-hall. Après le Conservatoire de Neuchâtel, et un passage de plusieurs mois dans un asile psychiatrique, c’est au cours de Tania Balachova que Zouc fait ses armes, et où l’on décèle tout de suite son pouvoir comique. C’est un humour nouveau. Quelque chose d’un peu underground. De pas facile. Car il résulte d’une observation au scalpel des gens croisés par Zouc.

Fascination
Née Isabelle von Allmen, elle recrée la petite vie de son village natal: l’épicière, la grand-mère, les gamins, les fous, torsadant son corps et son visage, modulant sa voix avec une habileté qui donne le vertige. En cherchant dans les archives de la fameuse émission critique «Le masque et la plume», sur France Inter, on se rend compte que Zouc a tout de suite plu et fasciné. Sa silhouette, doublée d’un personnage attachant, éponge du monde et de ses petits travers, convainc tant à Paris qu’en Suisse où Zouc revient souvent en véritable star, enfant d’un pays qui, lui aussi, doit compter sur Zouc. Car il y a un avant et un après. C’est l’un des premiers one woman show, femme-orchestre de voix tonitruantes qui change de personnage sans rideau ou sortie de scène.

Cette pratique, ces souvenirs qu’elle change en sketches, Zouc en parle très bien dans un petit ouvrage que Gallimard édite toujours. Dans «Zouc par Zouc», elle s’est entretenue avec un Hervé Guibert lui aussi un peu happé par ce talent hors normes. Sa carrière est courte, et a cette saveur de rareté particulière puisqu’elle va s’arrêter brusquement en 1997. Lors d’une opération dans une clinique parisienne, Zouc contracte un staphylocoque doré multirésistant qui l’handicape à vie. Avant ce drame qui la rend vulnérable, et la contraint à une retraite silencieuse en Suisse, Zouc sera appelée par le cinéma, notamment dans un film complètement déjanté, «Le couple témoin», de William Klein, où elle partage l’affiche avec Anémone et André Dussolier. Elle y joue une scientifique mandatée par le Ministère de l’Avenir et est chargée d’étudier la vie quotidienne et intime d’un couple de jeunes gens un peu déboussolés… On peut aussi voir Zouc dans le sublime clip de «Sans contrefaçon», réalisé par Laurent Boutonnat, où elle incarne la sorcière qui donne la vie au pantin à l’effigie de l’icône rousse.

Mère nourricière
Elle sort de l’ombre en 2015 afin de recevoir le Prix des arts, des lettres et des sciences de la part du canton du Jura. Zouc retrouvée, un grand témoignage d’amour et de reconnaissance parcourt toute la presse, avant qu’elle ne disparaisse à nouveau. Le monde du théâtre semble un exsangue, comme orphelin d’avoir été privé si longtemps de Zouc et de sa présence de mère nourricière, elle qui a décoincé bien des vocations. Aujourd’hui encore, de jeunes comédiennes s’inscrivent dans sa lignée, et reconnaissent l’apport de Zouc. On a pu récemment voir une Laetitia Dosch déployer une galerie de personnages dans Un album, et Tiphanie Bovay-Klaveth tourne avec son spectacle D’autres, où elle impressionne par sa capacité à croquer des personnages vaudois hauts en couleur. Alors oui, Zouc est inimitable et nous manquera toujours. Mais une certaine relève est assurée.

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Mise à jour 25.07.2017 06:17
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Un commentaire

  1. Par Pierre Henri Arnould:

    Elle reste comme je l’ai connue il y a près de 50 années, merveilleux !

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