Tendances Drag culture

Strass, paillettes et lumière

Elles illuminent nos nuits et bariolent nos prides. Les drag queens font un retour remarqué sur le devant de la scène. Rencontre avec quatre d’entre elles, qui ont choisi comme écrin le canton de Vaud.

14 juillet 2017 | par

Gloria Gaybar. Photo: Micael Hautier
Gloria Gaybar. Photo: Micael Hautier
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Talons de 15 centimètres, strass et maquillage à gogo. Ajoutez à cela une chanson et une bonne dose de répartie et vous obtenez les bases d’une drag queen. Difficile de retracer l’origine de ces dernières. Une chose qui est sûre, c’est que les hommes qui revêtent les atours des femmes ont toujours été du lot des personnes les plus stigmatisées aux origines mêmes des premiers actes de militance. Des événements de Stonewall aux gay prides à travers le monde, les reines de la nuit font partie des éléments moteurs de ce que l’on appelle désormais la communauté LGBT.

Si aujourd’hui le terme s’applique à une forme de cabaret spectacle haut en couleurs, certains affirment – sans pour autant que cela puisse être vérifié – que le terme drag queen remonte au XVIe siècle, époque où les femmes n’avaient pas le droit de fouler les planches. Des hommes se retrouvaient alors dressed as girl. Comprenez dans sa forme contractée: drag. Si en Suisse romande la scène n’est pas aussi foisonnante que dans certains pays d’Europe ou d’Amérique, il n’en reste pas moins qu’une scène existe. Nous avons rencontré quatre personnages qui font les belles heures des jours et des nuits du canton de Vaud et de ses environs. Ils nous font l’amitié de nous parler de leurs motivations mais aussi des difficultés rencontrées. Portraits croisés d’une bande d’artistes passionnés.

Gloria

Vincent a 32 ans. Il a commencé à exister en tant que drag au Saxo à Lausanne. Le karaogay doit vous rappeler quelque chose. C’est là qu’il est né sous les formes de Gloria Gaybar en 2002. Passionné de karaoké depuis l’âge de 11 ans, il propose au patron, Jacques, de créer ce rendez-vous. Jacques trouve l’idée plutôt sympa, mais à la condition de faire quelque chose de spécial. Le faire en femme. Vincent a alors 17 ans. Il est déjà un garçon «ouvert, expansif et légèrement efféminé.» «Je faisais un peu ma crise. Je venais de faire mon coming out il y a quelques mois.» confie-t-il. Après le succès de cette première édition, c’est à une cadence hebdomadaire que l’événement est reproduit. Un événement qui fera les belles heures du Saxo durant de nombreuses années. Cette nouvelle peau, la famille de Vincent la vit plutôt bien. Il faut dire que sa mère avait pour habitude de boire des cafés l’après-midi avec Jacques pendant que son frère prenait des cours de piano juste en face du Saxo, au conservatoire. Son père n’avait pas vraiment d’avis alors que sa grand-mère estimait que, puisqu’il coiffait ses Barbies depuis l’âge de 6 ans, il y avait une certaine cohérence dans tout ça.

Vincent va ranger par la suite Gloria Gaybar au placard quelques années. Gloria ne sort alors ses atours que lors de soirées alternatives et développe son personnage par la suite autour de la comédie musicale. La maîtresse de cérémonie prend un peu de recul. «Il faut savoir faire la part des choses entre la drag queen qui a un rôle de clown, qui est le fruit d’un travail de comédien. J’étais devenu tellement Gloria que je n’arrivais plus à m’appeler Vincent.» Et le rapport aux hommes dans tout ça? «C’est parfois compliqué. Je pense que même moi, je n’aime pas trop l’image d’une drag queen. Quand je vois une drag, il ne faut pas que je voie l’homme derrière. Ça dépend évidemment des gens. C’est une réalité, j’ai eu certaines relations où Gloria posait problème. Mais aujourd’hui je suis tombé sur un homme qui respecte l’artiste que je suis et qui ne me voit pas uniquement comme une folle sur des talons aiguilles.»

Lola

Lola Collins. Photo: Micael Hautier

Lola Collins. Photo: Micael Hautier

Laurent alias Lola Collins a 29 ans et quelques années. C’est aussi un enfant du Saxo où il a officié en tant que barman. Vincent et lui ont un peu le même parcours. «La drag queen faisait partie de moi depuis longtemps mais je n’osais pas l’extérioriser.» Pour booster la programmation du Saxo vient l’idée de créer les soirées Miss Pouf. C’est un festival de Miss par le menu qui fait alors vibrer les nuits drags lausannoises. «J’ai commencé à prendre des cours de maquillage et de comédie musicale. C’était très intéressant mais puisque je ne jouais que des rôles masculin, ce côté drag queen continuait parallèlement à brûler en moi. Je faisais un événement à gauche à droite. Quand on s’est retrouvé avec Vincent, c’est là que ça a commencé à prendre de l’ampleur aussi avec Marie-Thérèse Lafosse, courant 2010.»

Laurent décide de partir faire une école d’événementiel à Montréal. Il y vivra pendant deux ans. «Montréal est un très bon tremplin. Il y a beaucoup plus de possibilités de se produire et de s’amuser. Ce qui m’a plu aussi c’est le côté professionnel. Être drag queen c’est plus que du décorum. C’est avoir un vrai act. Quelque chose de défini. Pour être drôle, il faut évidemment avoir des blagues. Elles sont parfois récurrentes mais cela donne une ligne directrice. C’est ça le métier. Souvent les drags sont prises pour des petits garçons déguisés. En réalité, on est très loin de ça.» Pour ceux qui ont eu l’occasion d’aller à Montréal, le contraste est saisissant quant à la scène transformiste ou de personnificateurs féminins. «A Montréal, les drag queens sont très ancrées dans la culture. Il y en a 85 qui sont actives. Ici, en Suisse romande, il y en huit ou neuf. Et encore, qui travaillent vraiment, il y en peut être quatre ou cinq. Pour bosser, tu dois aller en France ou en Belgique.»

Dans ce contexte, il va de soi qu’une concurrence existe entre les artistes. «C’est normal de se comparer. On a toutes et tous envie de donner le meilleur de nous-mêmes. On s’inspire les unes des autres.» On ne peut pas parler de drag queens sans parler de leurs inspirations. Dalida nous vient tout de suite en tête par exemple. Et ce ne sont pas nos interlocuteurs qui nous contrediront. «Il faut connaître les artistes que l’on aime» explique Laurent. «J’aime beaucoup Liza Minelli par exemple. Les artistes du golden age. Les grandes artistes des années 30 et 40. La grande époque aussi de «Dynasty» et «Dallas». Ma marque de fabrique, ce sont les épaulettes. Tu ne me verras jamais sans.» Pourquoi, demande Vincent. «Parce que ça affine la taille!» Nous y voilà. Comme chez Yves Saint-Laurent, les épaulettes amènent de la prestance aux femmes. «On touche au fashion! Ça fait partie comme de l’humour et des capacités de comédien de l’attirail de la drag.»

Parlons-en de la mode. Car il faut bien le dire, les artistes transformistes souffrent parfois d’une étiquette surannée. Une image parfois mal vécue et véhiculée avec maladresse (et à ce titre le magazine «360°» n’échappe pas toujours à certains écueils). A Vincent d’ajouter «pour moi les drags les plus ennuyantes sont aussi les plus belles. Les plus modes. C’est bien de prendre la pose. Ce côté kitsch permet d’aller plus loin que faire comme Lady Gaga. Je pense qu’il faut se dire que l’on a besoin de toutes les drags. Pour moi ce kitsch est une force qui fait partie de notre passé.»

Nancy

Nancy & Yuni. Photo: lex_axiom

Nancy & Yuni. Photo: lex_axiom

David va avoir 40 ans. On le connaît aussi à travers son alter ego Nancy Le Nancyboy. Il est originaire du Valais. Il a connu le milieu des années 90. Ses grandes influences sont «Priscilla folle du désert» ou encore «Pédale douce». «C’était une mouvance. Une période où ce phénomène était mis sur le devant de la scène avec des reportages de Mireille Dumas ou encore des «Envoyé spécial» dédiés à la thématique.» David s’est transformé pour le première fois le soir de ses 18 ans. J’ai eu l’occasion alors de rencontrer Sissi Jones qui avait l’agence des New Boys. Elle a été ma Drag Mother. La nouvelle génération a YouTube. Il y a des tutoriels qui vont de comment se tailler des hanches à comment se faire un maquillage d’enfer. A l’époque, ce n’était pas si facile que ça. La plage naturiste des Grangettes plus connue sous le nom de tata beach m’a permis de rencontrer pas mal de monde du milieu, surtout de la Riviera. J’ai été la première artiste des Love Boats de la CGN. J’ai connu une période assez faste. Ma loge, c’était le Montreux Palace et je ne faisais pas mon maquillage sans une bouteille de Moët et Chandon.»

David n’a jamais souhaité vivre exclusivement de ses prestations. «La drag s’est ringardisée par la suite et je savais bien qu’il y aurait toujours plus jeune pour prendre ma place. A cette époque, être drag se résumait souvent à danser sur les podiums des clubs.» A quoi doit-on le retour en force des drags queens dans toutes leurs variétés? «Je pense que c’est principalement l’œuvre du show américain «RuPaul’s Drag Race». Le fait que des personnalités comme Lady Gaga ou Andie Macdowell aient fait partie du jury, c’est une forme de reconnaissance du travail effectué par les artistes qui ne laisse personne de marbre. Aux Etats-Unis, les drags sont considérées comme des stars.», complète David.

Le militantisme fait aussi partie de l’ADN de certaines drag queens. «Nancy fait partie de ces personnes prêtes à payer leur entrée dans les clubs, afin de faire vivre son personnage et de faire passer un message: «Tu peux avoir 40 ans, travailler à l’administration cantonale vaudoise la semaine et te donner le droit, durant tes week-ends, de monter sur des talons pour sortir faire la fête. On est dans de tels schémas de binarité au sein de notre communauté, que la nouvelle génération n’ose généralement pas s’essayer à notre art. Je trouve ça dommage car franchement si on ne peut pas être dans nos habits de lumière dans une soirée LGBT, où va-t-on pouvoir le faire?»

Yuni

Yuni Mononokini est la petite dernière de cette joyeuse troupe. Raphaël a 35 ans et vient de la petite Sibérie de la Suisse. Il y grandit entre le Locle et La Brévine. «Et oui j’ai survécu. La culture de l’arc jurassien est très ouverte d’esprit. Ça a été une chance pour moi. J’ai toujours adoré me déguiser et mettre l’ambiance dans les soirées. J’ai pu faire mes armes aux Canaries dès 2012. En Suisse – notamment à la Pride de Fribourg – je me suis senti mezzo à l’aise. J’ai ressenti cette tension au niveau de la communauté.» David est son conjoint à la ville et lui a permis d’exprimer cet aspect de sa personnalité. «David n’est pas ma drag mother, ça serait un peu incestueux. Il a pu m’aider, c’est vrai. Au début, il y a eu des hauts et des bas au niveau du maquillage. Il m’a permis d’exprimer qui je suis, même si je ne suis pas timide de nature. Quand je suis Yuni, je peux me permettre d’enfoncer le clou. De dire ce que je veux. Je suis infirmier de formation et j’ai besoin de donner un sens à ma démarche. Yuni me permet aussi de faire de la prévention de rentrer en interaction. On voit à quel point c’est important notamment pour les jeunes – pas uniquement dans la communauté – d’avoir des repères. Le message c’est: sois toi-même et tu pourras aider les autres.» Les drags comme un refuge mais aussi comme des pestes, prêtes à sortir les griffes. N’y a-t-il pas là un paradoxe? «Ça dépend vraiment du personnage que tu incarnes. Moi, personnellement, je suis plutôt maternante», explique Yuni. «Une majorité de drags ont beaucoup d’empathie. Derrière ce masque on voit qui je suis. Une drag, c’est aussi un pansement.»

Il faut le rappeler, elles ont toujours été au front des combats LGBT d’hier et d’aujourd’hui. Revêtent-elles dès lors les atours d’un rempart protecteur, acceptant la stigmatisation pour les autres? «L’agressivité est vite dépassée avec un peu de répartie. Je me souviens d’avoir été arrêté à Lausanne par une bande de yo déchirés. Après leur avoir dit que j’allais au MAD et qu’en plus du fait de rentrer gratis j’allais être payé 150 francs de l’heure pour faire la fête, boire et danser. A part ceux qui nous tireraient une balle dans le tête de prime abord, n’importe quelle personne qui aura l’audace de venir vers nous ne sera jamais déçue.» Et à David d’ajouter «si on revient à Stonewall ou encore à l’émergence du Sida ce sont les drags qui étaient au front. En 2014, la meilleure ambassadrice internationale LGBT a réussi à rentrer dans tous les foyers russes pour faire passer le message suivant: «We are unstoppable». Cette personne, c’est Conchita Wurst. Une femme a barbe a parfois plus d’impact que de longs discours dont on ne comprend pas la moitié du propos. J’estime que les drag queens devraient toujours être à la place qu’elles ont prises dans l’histoire. C’est-à-dire au premier rang.» En plus du bonheur, de l’amour des strass et des paillettes, c’est tout ce qu’on leur souhaite.

Sur Instagram:
» Lola Collins: @Thelolacollins
» Nancy Le Nancyboy: @le_nancy_boy
» Gloria Gaybar: @gloriagaybar
» Princess Yuni Mononokini: @princess_yuni_mononokini

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Mise à jour 15.07.2017 09:03
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Un commentaire

  1. Par RickyNyon:

    (…)”Talons de 15 centimètres, strass et maquillage à gogo. Ajoutez à cela une chanson et une bonne dose de répartie et vous obtenez les bases d’une drag queen.”(…)
    Cette description n’est pas celle d’une Drag Queen mais celle d’un travesti… un transformiste.
    Les Drags ne chantent pas sur des musiques, elles font des “happenings” ou des “performances” entre autres choses!
    Une Drag Queen n’est pas un homme habillé en femme, c’est un personnage Androgène, parfois une caricature de femme, parfois d’homme, parfois des deux. C’est triste et choquant de voir qu’il y a encore des amalgames et des fausses idées non seulement chez les “gens normaux” mais aussi chez les gays!

    Ça c’est un transformiste (et un bon!)
    https://www.facebook.com/missbiscote.transformiste

    Et ça c’est une Drag Queen …
    https://www.facebook.com/TheBiancaDelRIo/

    Juste des exemples…

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