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Par les liens sacrés de l’amour et du kitsch…

L’ouverture du mariage universel en 2014 pourrait bien sauver une industrie du mariage en berne à Las Vegas. Immersion dans la première chapelle gay de la cité du désert.

22 juin 2017 | par

Photo: Eugénie Baccot / Divergence
Images: Eugénie Baccot / Divergence
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Stephen et Yeiron, respectivement 63 et 24 ans, vivent dans la région rurale de Laughlin, à la frontière entre le Nevada et l’Arizona. En ce jour de soleil d’hiver, ils ont roulé deux heures jusqu’à Vegas et ont loué deux costumes en satin gris à deux pas de la Viva Las Vegas Chapel, autoproclamée première chapelle gay de la ville. Les époux ont choisi une cérémonie traditionnelle: «Yeiron est Dominicain, depuis qu’il est petit, il rêve d’un mariage très classique, avec une mention de Dieu, explique Stephen dans un sourire. Moi je voulais me marier pour que l’amour de ma vie soit protégé, pour toujours.»

Stephen & Yeiron. Photo: Eugénie Baccot / Divergence

Stephen & Yeiron. Photo: Eugénie Baccot / Divergence

Rien à voir avec Stéphanie et Tammy, qui sont venues de l’Essex, en Angleterre, pour vivre leur dream wedding avec Elvis, robes Rockabilly et décor pastel à la Grease. Le cœur de ces deux couples ont penché pour l’établissement de Ron Decar et Jamie Richards, mariés à la ville et patrons de cette affaire qui marche depuis 1999. Le mastoc panneau électrique, qui explique qu’ici Erin Brokovich a «noué le nœud», égraine plusieurs dizaines de fois par jours les bonnes nouvelles, les photos de vedettes has-been et des drapeaux arc-en-ciel.

Tammy & Stephanie. Photo: Eugénie Baccot / Divergence

Tammy & Stephanie. Photo: Eugénie Baccot / Divergence

Une oasis en plein désert
Dans la ville des strass et des paillettes traditionnellement très open, les deux anciens artistes (l’un était danseur professionnel et l’autre patineur artistique) reçoivent depuis leurs débuts des couples de mêmes sexes, alors qu’ils promènent encore leur chapelle fanfaronne dans une roulotte. «Las Vegas a longtemps été le seul endroit où les gays et les lesbiennes pouvaient célébrer leur amour, même si c’était pour le show… on n’imaginait pas qu’on pourrait un jour légalement marier les gens.» Depuis 2014 et l’ouverture du mariage pour tous dans l’état du Nevada, le duo d’entrepreneurs reçoit en moyenne une dizaine de couples gays et lesbiens par semaine, comme Allyson et Camiel, ou comme Stephen et Yeiron. «Contrairement aux hétéros, ils et elles ont plutôt tendance à choisir le mariage traditionnel, le tralala classique», souligne dans un sourire Ron.

«Las Vegas a longtemps été le seul endroit où les gays et les lesbiennes pouvaient célébrer leur amour, même si c’était pour le show… on n’imaginait pas qu’on pourrait un jour légalement marier les gens»

Il suffit de rester quelques jours dans la ville pour sentir combien la communauté s’est trouvé depuis des années une maison dans la ville des strass et des paillettes. Niché au coeur du quartier populaire de Downtown, le centre LGBT a les portes grandes ouvertes et fait également office de maison de quartier. Dans son café, se mêlent militants de la cause, jeunes en quête de réponses ou de préservatifs et habitants gourmands d’un gâteau fondant. Dans les rues, les manifestations anti-Trump portent en avant la protection des droits des minorités sexuelles, les gay et trans prides sont une vieille tradition et se terminent souvent au Phoenix, établissement LGBTQI et plus si affinités: ici les soirées drag kings suivent les projections live des épisodes de «American Horror Story». Mais il suffit surtout de parler aux gens pour comprendre le gay Vegas.

Aaron & Natalie. Photo: Eugénie Baccot / Divergence

Aaron & Natalie. Photo: Eugénie Baccot / Divergence

La journaliste Miranda, 32 ans, est née dans le Dakota du Sud, une région rurale du sud des USA qui a «un sérieux problème avec la couleur de peau et le genre». Le maquilleur Blaze, 25 ans, est né en Alaska où il «ne remettra jamais les pieds». Le pasteur Robert Flemming et son mari ont quitté le Texas après avoir reçu des menaces de mort, quand leur fils transgenre a fait son coming-out, à l’âge de 7 ans. Toutes ces routes les ont menés à Vegas. Tout comme le patron de la Viva Las Vegas Chapel Ron Decar, qui a laissé derrière lui le Kansas et ses préjugés, a posé ses valises dans la capitale du divertissement. «Quand nous nous sommes mariés, avec Jamie, nous avons fait ça en cinq minutes dans un hôtel. Qui inviter de cette vie d’avant? constate-t-il sans amertume. Ici nous nous sommes un peu racheté une virginité».

Industrie en crise
Grâce à la culture populaire et au cinéma, Las Vegas s’est imposée depuis plus de 70 ans comme la capitale mondiale du mariage. En 2014, 81’000 mariages, soit 5,2 % des unions américaines, ont été contractés ici. C’est une activité économique estimée, selon un rapport publié la même année, à deux milliards de dollars. L’Etat du Nevada se frotte les mains: le seul bureau des licences a rapporté 5 millions de dollars en 2014 (dont deux millions de dollars sont directement attribués à un fonds pour les victimes de violences domestiques).

Las Vegas

Mais tout n’est pas rose: entre 2004 et 2014, la région a subi une baisse de 37 % de cérémonies. La faute à la récession de 2008 et ses conséquences catastrophiques. Sebastian, gérant de la chapelle A Wedding chapel in Vegas, tient le même discours que tous les professionnels du mariage ici: «Les millenials doivent maintenant faire un choix car l’époque où les parents paient pour les noces est révolue, explique-t-il, aujourd’hui les jeunes doivent choisir entre se marier en grand ou acheter une maison».

En 2014, 5,2 % des unions américaines ont été contractées à Las Vegas.

En octobre 2014, l’arrivée tardive du mariage pour tous est d’autant plus accueillie comme une bonne nouvelle, que l’industrie du mariage avait besoin d’un joli boost. Une étude économique du Williams Institute avait même prédit un boom économique de 52 millions de dollars sur trois ans. S’il est trop tôt pour tirer des conclusions, un petit boom a bien eu lieu: les deux premiers jours d’octobre 2014, une centaine de licences de mariages ont été vendues à des couples de mêmes sexes. Depuis, ces alliances vont crescendo: + 10,9 % entre 2015 et 2016 avec 4490 contrats, selon les chiffres officiels du bureau du recensement.

Cathy & Rob, Viva Las Vegas. Photo: Eugénie Baccot / Divergence

Cathy & Rob, Viva Las Vegas. Photo: Eugénie Baccot / Divergence

Est-ce que le mariage gay sauvera l’industrie du mariage à Las Vegas? Ron Decar a envie d’y croire et embrasse l’appel aux amoureux LGBT fait par sa cité, sur le site internet de la mairie ou dans les boutiques souvenirs du Strip. En ce samedi après-midi de novembre, dans les vapeurs de fumigène de sa chapelle, nous quittons le charmant entrepreneur, tout en jambes et en porte-jarretelles. Il va marier un joli couple, déguisé en sweet tranvestite du «Rocky Horror Picture Show». Pas de doute permis désormais, le mariage à Las Vegas sera gay, ou ne sera pas.

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Mise à jour 23.06.2017 09:09
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