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Witch Bitch

Le triste sort réservé jadis aux sorcières nous en apprend beaucoup sur les instruments de domination des femmes actuellement.

25 mai 2017 | par

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«Le Marteau des sorcières» («Kladivo na čarodějnice»), d'Otakar Vávra (1970).

La magie n’est pas seulement l’affaire de Cher et des sœurs Halliwell, des chamans new age ou autres urbains aux ascendants amazoniens. La sorcière ne constitue pas seulement un prisme pour la compréhension des enjeux de la modernité. Elle est également une figure d’empowerment dans toute sa positive puissance. Figure alternative d’autorité, elle incarne le contre-pouvoir et la résistance à la norme genrée ainsi qu’à ses prescriptions en matière de sexualité et de fatalité.

Concrètement, l’effet hypoalgésique des jurons augmente la résistance à la douleur. Ce n’est pas Judith Butler qui nous contredira, tant sa pratique active de la performativité du langage nous évoque les formules magiques. Aussi, les reclaiming witches – qui revendiquent spécifiquement le terme witch plutôt que wizzard – considèrent que les rites sorciers sont une manière, parmi d’autres, de créer une capacité à lutter ensemble, dans l’action et dans la parole collectives et performatives. Quant à la physique moderne ou la pharmaceutique, elles ne font souvent que confirmer ce que les chamans et les sorcières, les grands-mères même, ont toujours su. Les forêts sont autant de bibliothèques, sources d’un savoir vertigineux, dont on s’acharne à persécuter les rares interprètes. L’Amazonie n’est qu’une Alexandrie dont la lumière vacillante darde de désolation nos cœurs netflixés. L’exotisme bon ton de l’Occident, Sisyphe amnésique, ne doit cependant pas nous faire oublier que nos chamans à nous étaient des sorcières et qu’elles furent allègrement brûlées sur l’autel du progrès.

C’est sorcellerie
La magie participe à une conception animiste d’une nature immanente, ne posant aucune séparation entre matière et esprit, où le cosmos est considéré comme un tout cohérent, pluriel et vivant. La sorcière, seule, en connaît les secrètes affinités: herbes, plantes, métaux, animaux et constellations. Un univers de signes qu’elle est à même de déchiffrer et d’utiliser. Son Pouvoir est Savoir. Sorcière renvoyait à des professions aussi diverses que pharmacienne, médecienne, sage-femme, avorteuse, gynécologue, entremetteuse – avec ou sans filtres – conseillère psychologique, enseignante, assistante sociale…

Déjà, le Patriciat romain en redoutait la pratique chez les esclaves, craignant qu’elle ne mène à l’insubordination (les pratiques vaudoues joueront d’ailleurs plus tard le même rôle dans les plantations américaines). Francis Bacon l’avait bien compris quand il se plaignait que «la magie tue l’industrie». Hautement subversive, outil révolutionnaire et pratique de résistance, la magie permet à chacun d’obtenir «illégitimement», niant par là même le labeur méritoire d’un travail qui disciplinerait les masses. Dans la culture protestante, l’éradication de la magie était une condition sine qua non à la naissance du capitalisme.

Contrairement aux idées reçues, l’association des pratiques populaires de la magie à Satan et leur persécution systématique n’existe pas avant la toute fin du Moyen-âge. Avec la Renaissance, une véritable propagande culturelle voit le jour. Elle sera largement diffusée par la récente imprimerie. En témoigne le best-seller «Le marteau des sorcières» dont les auteurs reprochent à ces dernières leur «vagin insatiable». Les procès, publics, s’étalant sur des mois, pourvoyaient en travail et bombance les acteurs d’un appareil judiciaire implacable, aux actions basées aussi bien sur la délation que sur la torture. Le vin des bourreaux et des juges était même facturé aux familles, déshonorées et ruinées.

La procréation, enjeu majeur
Avec «Caliban ou la sorcière», Federici nous rappelle que, dans une Europe saignée à blanc par les guerres de religions, la gestion de la procréation et de l’accroissement de la population deviennent des enjeux majeurs. Il faut donc ici comprendre que la chasse aux sorcières s’inscrit alors dans un climat de rejet de toute sexualité non-procréative – le reste n’étant que sodomie. De nouvelles régulations royales sont ainsi promulguées dans le but d’empêcher le recours des femmes à la contraception ou à l’avortement. Elles sont désormais obligées de déclarer toute grossesse. C’est alors que le contrôle de l’accouchement revint aux médecins – hommes – et que fut institutionnalisée la priorité de la vie de l’enfant sur celle de la mère.

Les femmes, bientôt exclues des guildes d’artisans, sont confinées à certains métiers – considérés comme féminins – quand elles ne sont pas réduites à la domesticité et à la reproduction de la force de travail, par le mariage. A cet égard, il est révélateur que les accusations de sorcellerie aient été mises en relation directe avec la fertilité et la sexualité. On a reproché à ces prétendues sorcières de ruiner les récoltes, d’empoisonner les puits, de sacrifier ou de manger des enfants ou encore de rendre les hommes stériles. Accusation leur a même été faite de subtiliser le pénis de ces messieurs afin d’en faire leur animal de compagnie. Déjà Circée la magicienne tentait de faire d’Ulysse un porc (ce qu’il était) de plus dans son harem de pourceaux.

Au bûcher
Une des dernières sorcières assassinée en Europe le fut en Suisse en 1782 (schweizer Qualität). Elle s’appelait Göldi. Elle avait déposé plainte contre son employeur, le docteur Tschudi, pour harcèlement sexuel. Accusée de pratiquer la magie noire sur l’enfant de la maison, Göldi fut arrêtée et torturée. Elle accoucha en prison du bâtard du bon Docteur Tschudi, dont la mort prématurée fut ajoutée comme preuve de sorcellerie. Effectivement, elle finit par lâcher avoir fait un pacte avec le diable. (Lolilol).

A la croisée des fantasmes, la sorcière concentre toutes les frustrations d’une société phallocentrée. Le sabbat, lieu symbolique d’orgie et débauche «satanique» cristallise tous les tabous d’une société patriarcale et sexophobe. On raconte même que les sorcières y baisaient l’anus du Malin en serment d’allégeance! Certaines y consommaient de la datura ou de la belladone sous forme d’onguents psychotropes: bodylotions dont elles s’enduisaient le corps, leur provoquant des hallucinations comme celle de voler. La Réforme et la Contre-Réforme laissant de moins en moins de place à la tolérance et aux partouzes, tous les marginaux, queers, malades, vagabonds, homosexuels, prostituées, trans ou hérétiques étaient de fait, des sorcières en puissance.

Puissance de jouir
Nous devons comprendre la chasse aux sorcières comme une stratégie de contrôle historique du corps des femmes. Il suffit de penser aujourd’hui au débat autour de la GPA (gestation pour autrui), ou simplement à la pilule contraceptive. Paul Preciado la considère d’ailleurs comme une domestication chimique des hormones de la femme, régulant sa potentia gaudi (puissance de jouir/ libido), son hystérie et sa fertilité. Du bûcher au divan, du fauteuil gynécologique au prie-dieu, ce sont les mêmes dispositifs de contrôles patriarcaux de la capacité reproductive et jouissive de la femme qui sont en jeu et qui tentent d’asseoir leur pouvoir sur les femmes dissidentes (du latin sedere, qui ne s’assied pas).

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Mise à jour 26.05.2017 11:17
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