Culture Littérature

Homo, arabe et désenchanté

Romancier et cinéaste, Abdellah Taïa publie un roman épistolaire où il dit avec acuité le malheur de ces jeunes Arabes homosexuels que des Français, plus matures, ramènent à Paris.

29 mai 2017 | par

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Abdellah Taïa. DR

Ahmed est Marocain et homosexuel. Sa différence le travaille au corps depuis longtemps. A vrai dire, cette «peau d’homosexuel» dans laquelle il vit, respire et souffre, lui a valu bien des humiliations, depuis son départ pour la France. D’ailleurs, une fois le sol de la terre des droits de l’Homme foulé, sa route n’a pas cessé de rencontrer des écueils. Son chemin est toujours teinté de ces souvenirs de jeunesse qui ne passent pas et qui enveniment la première lettre du dixième livre d’Abdellah Taïa, qu’Ahmed adresse à sa mère, cinq ans après sa mort. Les mots sont durs et le pardon difficile. La plume d’Ahmed se fait parfois incisive à l’évocation de cette mère revêche, qui a donné toute sa tendresse à un aîné adoré, privant ainsi ses six filles et le narrateur d’un peu de leur enfance.

Tyrannique, elle en fait voir de toutes les couleurs à Hamid, son mari, tout juste bon à fumer ses trois paquets de cigarettes quotidiens et à la combler sexuellement, même si elle prend parfois plaisir à lui interdire son corps pour le punir de lui être si lâchement, si amoureusement servile. Celle qu’il traite de dictatrice dans cette missive désespérée aura définitivement déçu les siens, se contentant de la crainte qu’elle suscite dans les yeux de sa progéniture.

Charmes
Dans cette première lettre transparaît également la solitude profonde d’Ahmed, qui déplore qu’à 40 ans ses charmes se soient éteints. Ces mêmes charmes qui, alors qu’il avait dix-sept ans au bord de la plage de Salé, près de Rabat, ont constitué sa chance de quitter ce pays où trop souvent il a connu la honte. Grâce au désir qu’il provoque chez cet homme plus vieux que lui, un riche Français rencontré sur la plage, Ahmed réussit à peu près son ascension sociale, le rejoignant à Paris une fois ses études achevées. Travaillant sans relâche à son assimilation, il regrette malgré tout d’être souvent sans arguments face à cet intellectuel égocentrique, Pygmalion délétère dont il préfère s’affranchir pour exister par lui-même, enfin. C’est l’objet de la troisième lettre de ce court roman qui sait habilement varier sa musicalité.

Si la dernière lettre, de rupture, est toujours celle d’Ahmed, la seconde missive est rédigée par Vincent. Il est l’amant d’un après-midi, qu’Ahmed abandonnera sans vergogne, comme pour se venger de ces Français tout-puissants qui font main basse sur ces éphèbes arabes en mal de grandeur. On change ici radicalement son registre, variant l’expression de sa mélancolie, donnant toute sa crédibilité à ce livre magnifique.

Une réalité qui gronde au fond du coeur
Ces pages exhalent comme un parfum de renfermé. Une frustration sociale, causée par la survivance des rapports colonialistes dans ces amours homosexuelles entre Français privilégiées et Maghrébins pour qui l’avenir semble être ailleurs… On frémit lorsqu’Ahmed retranscrit les élucubrations littéraires de son amant, rendues aussi inaccessibles qu’inacceptables, car comme déconnectées d’une réalité qui gronde encore au fond du cœur du jeune immigré. «En ces hommes marocains exilés, je vois mon avenir social. En les contemplant je regrette déjà certains de mes choix. Et en les examinant chaque jour un peu plus je deviens plus dur que je ne l’étais déjà, dès le départ. Un cœur dur. Comme le tien, ma mère. Je suis homosexuel et je fonctionne comme toi. Je te le répète. Là où tu es, je te le crie. Je leur ressemble physiquement de plus en plus, à ces homos arabes vieillissants. Et je ne sais pas si je dois l’accepter», écrit Ahmed dans son réquisitoire à sa mère.

Dans ces pages mouillées d’acide se cristallisait déjà, à notre insu, la matière vivante encore bouillante de la dernière lettre du roman. Lahbib, compagnon d’infortune adolescente d’Ahmed, vivant lui aussi aux crochets d’un autre parisien, lui écrit avant l’issue fatale de cet ouvrage amer et lumineux. Ahmed, même si rien ne le lui laisse croire, est peut-être «celui qui est digne d’être aimé». Désarmant.

» «Celui qui est digne d’être aimé», Abdellah Taïa, Seuil, 137 pages

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Mise à jour 31.05.2017 07:35
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Un commentaire

  1. Par André:

    Beau texte qui m’enjoins à lire ce roman

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