Culture Littérature

Vivre d’amour et de scandales

Une histoire d’amour réprimée sur fond de vindicte populaire. La réédition d’«Escal-Vigor», qui date pourtant de la fin du XIXe siècle, résonne encore avec certaines situations contemporaines.

26 avril 2017 | par

eekhoud
Georges Eekhoud

Laissé orphelin par la mort de sa grand-mère, le jeune Henry de Kehlmark quitte le royaume de Kerlingalande pour vivre à Smagardis, une île de la Mer du Nord. Il est accompagné de sa fidèle intendante, Blandine, qui contient comme elle peut l’amour qu’elle lui porte. La brave est une paysanne gracieuse rescapée des misères de la campagne: une affreuse marâtre, un viol maladroit, l’opprobre ecclésiastique. Ensemble, ils s’installent à l’Escal-Vigor, une «demeure historique et même légendaire, tenant d’un bourg teuton et d’un palazzo italien».

Pourquoi choisir l’insularité quand on vient d’hériter d’un royaume? C’est que le comte de Kehlmark est un drôle de prince. Enfant chétif, adolescent exalté, amateur d’art et de prouesses physiques, il aime s’égarer dans la contemplation des scènes viriles de la Renaissance et de l’Antiquité. Or, Smagardis est connue pour être réfractaire à la morale chrétienne et protestante. Ses habitants, au sang mêlé celtique et espagnol, vivent selon des mœurs furieuses et débridées: leur légende fondatrice voudrait qu’une horde de femmes en rut aient sauvagement porté un apôtre au martyr, et qu’une kermesse sauvage y soit célébré tous les ans.

La rumeur enfle
Galvanisé par ce nouvel environnement, Henry donne de grandes fêtes où viennent s’étourdir les autochtones. C’est au cours de l’une d’elles qu’il remarque le jeune Guidon Govaertz, jeune berger nonchalant mis au ban par sa famille. Il s’éprend immédiatement de cet adolescent «aux reins cambrés, au teint d’ambre, aux yeux de velours sous de longs cils noirs, à la bouche charnue et très rouge, aux narines dilatées par de mystérieuses sensualités olfactives, aux cheveux noirs plantés drus.» Au même moment, Claudie Govaertz, la sœur de Guidon, jette justement son dévolu sur Henry. Ce n’est pas la nature passionnée du comte, ni sa collection de gravures qui motivent Claudie, mais les titres et les terres qui viennent avec lui. Le scandale roule bientôt sa houle menaçante sur les récifs accidentés de l’île. Tandis qu’Henry de Kehlmark, en instructeur improvisé, enseigne à Guidon Govaertz les subtilités de la peinture et de la musique, la rumeur enfle à Smagardis. Les intérêts des uns excitent les frustrations des autres. Associés aux défenseurs d’une morale étriquée, ils sont bientôt assez pour punir la passion déclarée des deux reclus transis de l’Escal-Vigor.

Réponse à la condamnation d’Oscar Wilde
Escal-Vigor. Escal-Vigor. Escal-Vigor. A force de le répéter, les lecteurs reconnaîtront peut-être l’anagramme caché derrière l’enceinte du château. Paru en 1899, ce roman de l’écrivain et anarchiste belge Georges Eekhoud est une réponse à la condamnation d’Oscar Wilde (Escal-Vigor). Quatre ans plus tôt, l’auteur du «Portrait de Dorian Grey» était condamné aux travaux forcés pour son homosexualité. Il passera deux années en prison avant de s’exiler en France. Pacifiste, antipatriotique et acoquiné aux penseurs anarchistes, Georges Eekhoud consacrera sa vie à dénoncer les ravages de la morale et des conventions, plaidant à chaque fois qu’il le peut pour le droit à la différence. La publication d’«Escal-Vigor» lui vaudra un procès fracassant. André Gide, Emile Zola, Alfred Jarry le défendront sans ménagement. Georges Eekhoud est acquitté. Double grâce, puisqu’un scandale médiatique est toujours la meilleure publicité.

Aujourd’hui, on dit d’«Escal-Vigor» qu’il est «le premier roman ouvertement sexuel.» Ce titre prestigieux n’est pas la seule bonne raison de lire Georges Eekhoud. Mélange de personnages rabelaisiens et de raffinement romantique, sa langue est une expérience radicale. Il faut, au choix, s’armer d’un dictionnaire d’argot d’antan ou se laisser porter par sa musique surannée. Mais quelle langue! «Dans les guinguettes, les hommes fringuent et toupillent entre eux, de même les femmes. Saltations baroques et cyniques. Sauteurs massifs et lascifs…»

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Mise à jour 28.04.2017 11:14
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Un commentaire

  1. Par Mirande Lucien:

    Je vous rappelle qu’Escal ( du latin Scaldis) c’est l’Escault, le fleuve qui coule à Anvers, fleuve qui joue un rôle tellement important dans l’œuvre d’Eekhoud.
    D’autre part si le procès d’Escal Vigor a fait connaître le roman en Angleterre, en Allemagne et en France, il lui a valu dans son pays une hostilité définitive. Ses compatriotes ont lu de manière éclairée le roman suivant: Voyous de velours Ou L’ Autre vue, la lecture des critiques de l’époque est édifiante. L’hostilité a couvé jusqu’à la première guerre pendant laquelle quelques maladresses d’Eekhoud leur ont permis de lui faire payer cher son “anarchisme érotique”.
    J’ai fait ma thèse sur Eekhoud. Elle a été publiée sous le titre Eekhoud le Rauque

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