Sexualités Santé

La prévention s’organise

Le groupe romand des intervenants de proximité, le GRIP, a été créé pour plus de cohérence dans la prévention de terrain. Rencontre avec un de ses responsables, Florent Jouinot.

21 mars 2017 | par

grip-equipe
Florent Jouinot (à g.) et l'équipe du GRIP. DR

Vous en avez toutes et tous croisés, des intervenant-e-s de proximité. Aujourd’hui, ils-elles formalisent leurs collaborations afin de coller au plus près des défis qui attendent leur domaine d’activité. Le groupe romand des intervenant-e-s de proximité, le GRIP, est né du souhait de partager les réflexions, les pratiques et les outils pour mettre en oeuvre les différents mandats de prévention notamment VIH. Un rapprochement devenu presque indispensable alors que chaque canton a aujourd’hui une travailleuse ou un travailleur de proximité pour les questions liées au VIH auprès des hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH). Ces acteurs et actrices étaient un peu isolé-e-s et il y avait aussi ce sentiment, qu’ayant de part et d’autres des réflexions identiques, il faisait sens de se regrouper. Rencontre avec l’un des instigateurs de ce projet et coordinateur pour la Suisse romande de ces thématiques auprès de l’Aide Suisse contre le Sida, Florent Jouinot.

360° – Florent Jouinot, on peut l’observer, il y a donc un changement de paradigme dans la prévention de terrain. D’où revient-on?
Florent Jouinot – Historiquement, il y avait des lieux communautaires extérieurs ou privés, principalement des commerces. Et puis le VIH est apparu. Puisque la thématique n’a pas été prise à bras le corps dès le début, des personnes sont allées spontanément à la rencontre de ces publics au-delà des messages véhiculés dans les médias pour leur dire: oui nous sommes concernés. Ils ont alors transmis l’information scientifique de première main et s’est développé à partir de là un rapport de confiance. C’est ainsi que sont nées les premières actions de prévention VIH dans les communautés. Après 30 ans, l’infection et ses traitements ont largement évolués. Les messages ne peuvent plus être les mêmes. Le tout préservatif n’est d’une part plus nécessairement pertinent et d’autre part n’est plus audible sur la scène où ce message a été rabâché depuis trois décennies. L’infection chronique que constitue aujourd’hui le VIH amène à avoir une approche différenciée. Comme il n’y a plus la crainte de la mort, même si objectivement les gens savent comment le virus se transmet, subjectivement tout le monde ne se sent pas concerné de la même façon. Le travail de proximité doit s’adapter à cette nouvelle donne. Lorsque «l’on va vers», on est obligé de partir de là où se trouve l’individu, de sa réalité et de sa perception des choses pour lui proposer l’outil ou la stratégie de réduction des risques qui lui convient.

– Contracter le VIH n’est pour autant pas anodin…
– Comme je le disais, l’information objective est connue concernant le VIH et les enquêtes le confirment. Il y a quelques points épineux comme la pénétration sans éjaculation qui serait sans risque, ce qui est une absurdité. Simplement, dans leur situation, en fonction de leur relation avec leur partenaire ou leur perception de leurs pratiques, les HSH (Hommes ayant des rapports Sexuels avec des Hommes) n’ont pas forcément l’impression d’être exposés au virus. La question est alors d’identifier le moment où ils s’exposent au VIH malgré leurs connaissances objectives. Cela impose de prendre en considération les facteurs de vulnérabilité individuels. Un message tous publics est très compliqué. Et c’est précisément à ce moment que réside le rôle du travail de proximité en complément des grandes campagnes de prévention qui sont elles aussi nécessaires.

– On parle beaucoup des questions de santé psychiques communautaires. Est-ce que cela n’appelle pas aussi à une prise en charge plus large de ces publics?
– Les intervenant-e-s sont justement des vigies et peuvent aborder des enjeux en lien avec des éléments psychiques, sociaux et biomédicaux. Ils-Elles ont la capacité de proposer des prestations existantes ou de faire remonter l’information du terrain vers les institutions pour que de telles actions se mettent en place. L’évolution des Checkpoints en est un parfait exemple.

– Concrètement, comment fait-on aujourd’hui pour ne pas «saouler» les HSH?
– Si vous allez dans un sauna pour avoir des rapports sexuels, vous n’avez pas forcément envie de vous faire dire ce que devrait être votre vie… Les travailleurs-euses de proximité ne sont pas des distributeurs de préservatifs ou de bonne morale. Dans les saunas, on reste dans les espaces de convivialité et les gens sont plutôt ouverts à discuter. Dans les parcs ou les aires d’autoroutes, quand on a une approche bienveillante et que l’on ne juge pas les risques, les choses se passent en général bien surtout si l’on amorce l’échange sur des thématiques qui sont importantes pour eux.

– Est-ce qu’il y a des indices et des critères d’évaluation de l’acceptation par les publics?
– Aujourd’hui, on monitore de plus en plus car c’est souvent une exigence pour pouvoir prétendre à certaines subventions. Subjectivement, il y a assez peu de rejet exception faite peut-être en début de soirée en milieu festif. Mais par contre au cours d’une soirée, les clubbers sont très enclins à discuter et même surpris positivement de la qualité des échanges. Ils ne feront peut-être pas la démarche d’aller dans un centre pour poser leurs questions ou obtenir un service. Par contre, quand on va vers eux pour recueillir leur opinion sans jugement ils sont très réceptifs. Prenez l’exemple de la PrEP (prophylaxie pré-exposition au VIH), les personnes ont en général un avis très posé sur la question. Là, il s’agit de déconstruire des fausses croyances toujours dans le respect de leur opinion. Au-delà des discussions, on intègre également des prestations: par exemple un test rapide ou des prélèvements pour d’autres infections sexuellement transmissibles.

– Comment ce nouveau regroupement, le GRIP, est-il constitué?
– On discute déjà de la mise en œuvre des campagnes nationales à l’échelle locale. Cela nous permet aussi d’échanger des pratiques ou des idées. Par exemple un projet de dépistage VIH hors-les-murs va faire l’objet d’une collaboration entre Vaud et Genève. Il y a déjà une collaboration similaire entre Vaud et Fribourg. En Valais, des dépistages hors murs ont été mis en place avec les organismes cantonaux. On va donc pouvoir profiter de l’expérience et des outils des un-e-s et des autres et avoir une vision et une approche commune. Il s’agit de mutualiser les connaissances, les compétences et les moyens pour faire au mieux pour ces publics qui sont très mobiles en Suisse romande.

– Comment est positionnée la Suisse romande sur ces sujets par rapports à la Suisse alémanique?
– Un groupement des intervenant-e-s de proximité n’existe pas encore de l’autre côté de la Sarine. Le modèle du GRIP inspire au contraire et des discussions ont lieu sur la pertinence d’une structure similaire en Suisse alémanique. Le souci que l’on a aujourd’hui c’est de justifier encore ces actions de terrain dans certains cantons. Il y a plusieurs cantons romands qui n’ont aujourd’hui plus de scène notamment à cause de l’arrivée des applications de rencontres géolocalisées. Les lieux extérieurs historiques sont parfois désertés et dans certaines régions les autorités politiques tentent de les faire disparaître.

– Comment fait-on justement muter les outils de prévention pour aller chercher les publics à risques sur les applications?
– Nous sommes en train de réfléchir à ajouter un-e intervenant-e qui serait supra-cantonal et qui investiguerait l’utilisation des applications de rencontres comme espace pour la prévention. On peut également imaginer une action dans un lieu extérieur, par exemple une plage dans le canton de Fribourg, l’un irait vers les gens physiquement et l’autre via les applis. Une complémentarité entre l’incarné et le virtuel.

– Quels sont les moyens alloués au GRIP?
– C’est l’Aide Suisse contre le Sida qui va fournir le matériel et les moyens de coordination. L’enjeu se situe surtout au niveau des dotations cantonales pour les intervenante-s. Parallèlement, l’Office fédéral de la santé publique participe à financer plusieurs postes d’intervenant-e-s de proximité.

– La balle est dans le camp des cantons en fait…
– Quand on voit que les questions liées au VIH notamment se concentrent sur certains groupes de population, il me semble judicieux d’axer la majorité des moyens, ou du moins en proportion, sur cette population. C’est cette réflexion qu’il faudrait avoir.

– De ce point de vue, quelles sont les disparités cantonales?
– Vaud et Genève sont considérés comme des cantons urbains avec une population HSH reconnue grâce à une scène active. Dans les cantons moins urbanisés, on dirait que les hommes gays et les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes n’existent pas. On les voit sur les applications, on en croise dans les lieux de rencontres extérieurs mais pour les autorités ils n’existent pas. J’entends encore un politicien dire qu’il n’y a pas d’homosexuels dans son canton. Si on en croit les statistiques, c’est presque vrai. Il y a encore un tabou et une invisibilité. Je me souviens de certaines périodes où je connaissais plus de personnes ayant contracté le VIH qu’il n’y en avait dans les statistiques du Canton. Ce sont donc des personnes qui ne parlent pas du contexte de leur infection et qui peutêtre même, ne sont pas suivies dans leur canton d’origine. Par le travail de proximité il faut atteindre ces personnes-là car ce sont elles qui sont dans des situations de vulnérabilité. L’épidémiologie le montre.

– Quels sont les gros chantiers pour le GRIP en 2017?
– Nous menons une réflexion sur les consommations d’alcool et d’autres substances ainsi que sur les prises de risques. Le dépistage hors-murs et l’utilisation de la PrEP pour les personnes qui n’utilisent pas ou qui pourraient ne pas utiliser le préservatif dans certains contextes font également partie de nos travaux.

– Est-ce que ce nouvel outil qu’est la PrEP ne vient pas brouiller le message de prévention justement?En gros, prenez tous la PrEP, il n’y aura plus de problèmes…
– La PrEP est un moyen efficace qui trouve sa place dans un message global qui se complexifie de fait. C’est aussi le travail des intervenant-e-s de proximité de le traduire de manière cohérente afin qu’il soit compris par son public et il faut faire en sorte que les personnes trouvent les moyens de prévention et réduction des risques qui leur correspondent au mieux. Déjà, le public cible n’est pas forcément séronégatif. Certains sont séropositifs sous traitement et ne transmettent pas le virus. Aussi, tous ne souhaitent pas prendre de médication d’où l’intérêt de trouver l’outil adapté à chacun.

– Rappelons les critères d’éligibilité de la PrEP…
– Il faut être potentiellement et régulièrement exposé au VIH. Ce n’est pas pour un oubli ponctuel ou une rupture de préservatif. Pour ces cas de figure, il y a le traitement d’urgence (PEP ou Prophylaxie Post Exposition). Pour ce qui est de la prise en charge, les consultations et les analyses relèvent de l’assurance de base. C’est uniquement le traitement qui n’est pas pris en charge en Suisse, puisque l’autorisation commerciale est valable uniquement pour le traitement du VIH et non pas pour un usage préventif. Par contre, la loi suisse autorise l’importation de médicaments pour son usage personnel.

– Est-ce qu’il n’y a pas un danger d’acheter n’importe quoi sur Internet?
– Il existe des génériques de laboratoires indiens, brésiliens ou africains qui sont les mêmes que l’Organisation Mondiale de la Santé sollicite pour permettre l’accès au traitement en Afrique, en Orient ou en Amérique du Sud. A ce titre, des listes de produits et de fabricants reconnus par l’OMS existent.

– Dans quelle fourchette de prix?
– A partir de 60 francs par mois versus 879 francs en officine en Suisse.

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Mise à jour 23.03.2017 08:31
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Un commentaire

  1. Par kakou:

    Vous êtes magnifiques sur cette photo !
    Il manque :
    -le passage protégé avec les bandes repeintes en rose
    -et le gode rose à la main pour régler et protéger les piéton.nes dans la circulation !
    J’attends la photo de la perfo avec impatience et vous embrasse !

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