Culture Danse

Antigel is burning

Le Festival genevois présente «Le Voguing c’est chic». Une carte blanche à celle qui a créé «la ballroom scene » et incarné le voguing à la française, Lasseindra Ninja.

29 janvier 2017 | par

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Photo Jacop Khrist

«Ma première rencontre avec le voguing, c’était dans un club à Harlem. J’avais 12-13 ans. Je me suis sentie émerveillée autant que perdue face à l’expression de cette liberté totale.» Lasseindra Ninja se souvient. La culture qu’elle découvre à New York prend racine au cœur des ballrooms de travestis dans les années 20 avant sa popularisation dans les années 80, avec le documentaire Paris is burning, ou encore le Vogue de Madonna. Si l’on imagine le voguing comme un enchaînement de poses inspirées du célèbre magazine de mode du même nom et de figures de street dance, on est loin d’avoir saisi l’essence d’un art complexe et codifié porteur d’un langage propre. Le voguing est à l’origine une expression de la culture noire homosexuelle, qui appartient à la diaspora africaine et aux Africains.

C’est précisément ce patrimoine, cette histoire, que Lasseindra veut préserver. En France, elle a fédéré une communauté autour d’elle. Elle est une Legend et une Mother, à la tête de la House of Ninja. Une House, c’est une seconde famille, une famille dans laquelle évoluent les children sous le regard attentif de la Mother. La hiérarchie s’y établit en fonction de compétitions gagnées, de battles dans différentes catégories (face, realness, runway, butch queen…) entre Houses organisées lors de balls.

Origines
La force de cette forme de société aux règles bien définies, se révèle en son sein, par sa lutte contre un monde qui trop souvent la place en marge. «Le voguing est un combat engagé, à la fois culturel, spirituel et politique», poursuit Lasseindra. «On vit dans un monde où les discriminations sont telles que parfois les jeunes ne font plus attention aux insultes. Ils vivent dedans, comme si c’était normal. C’est pour ça aussi qu’on existe. On se bat pour nos droits, pour être acceptés tel qu’on est. C’est un état d’esprit, une façon de vivre. Grâce au voguing, on peut se forger un caractère, faire ses armes dans un espace de liberté dénué de jugement.» Le mouvement devient un phénomène, à Paris notamment. Le voguing, c’est branché, alors le voguing doit être blanc. Vaine tentative de réappropriation. La ballroom scene résiste. Le voguing est né du racisme, il ne peut être incarné sans avoir au cœur ce qui porte chacun des mouvements du danseur. Pourtant, le voguing n’est pas fermé aux gens de l’extérieur. La communauté parisienne évoluant autour de Lasseindra est même multiple, représentative d’une France d’aujourd’hui. N’y entre cependant pas qui veut. Pour la rejoindre, il faut comprendre son histoire, ce qu’elle représente et pourquoi on souhaite l’incarner.

Le voguing est né du racisme, il ne peut être incarné sans avoir au cœur ce qui porte chacun des mouvements du danseur

Ce sont ces origines, ce message, cette force de vie vibrante qu’Antigel accueille à Genève, au cœur d’un évènement unique au Grand Central. «Nous avons aimé inviter, ces dernières années, des outsiders dans le hip hop comme Mykki Blanco ou encore Angel Haze, porteurs d’une identité sexuelle affirmée et libre.» explique ThuySan Dinh, codirectrice du Festival. «Ils ont des choses à dire et sont particulièrement inventifs au niveau de leur production musicale. Dans le domaine de la danse, nous avions déjà fait l’expérience du mélange des genres entre danse contemporaine et hip hop. S’ouvrir, détourner les codes, sortir du cadre, c’est ce qui nous intéresse. La scène voguing parisienne portée par Lasseindra Ninja nous semblait une proposition idéale dans la poursuite de notre exploration artistique, tant par sa forme que son fond.»

La soirée sera unique et participative. L’énergie du public nourrit la performance, celle des vogueurs se transmet aux spectateurs. Une communion, qui transcende les barrières du genre, une façon pour Antigel de confirmer sa place de Festival engagé. «Il est nécessaire d’abattre les frontières, de sensibiliser le public. Le voguing se dévoile en multiples visages. La question n’est pas de savoir si l’on est homo ou non. Ce n’est pas aussi simple. Il existe autant de figures, d’identités, de possibilités que de personnes. » Le Festival propose aux Genevois de regarder le paysage artistique autrement, pour mieux percevoir la complexe réalité qui s’y cache. En cela, Antigel et Lasseindra Ninja partagent un combat. «Ce qui me touche fondamentalement dans le voguing, c’est le processus de prise en main de s’accepter soi-même et d’être accepté par les autres. Grâce au voguing, les gens se révèlent, se réveillent. On n’est ni plus mal ni plus moche qu’un autre. On est soi, et on est magnifique»

Antigel

Antigel, c’est jusqu’au 19 février dans toutes les communes du canton. Parmi les espaces consacrés, le Grand Central est le poumon festif du festival. Au programme, des soirées électroniques avec notamment Lil’Louis, Nick Höppner ou Adam X, la roller disco désormais traditionnelle ou encore l’avant-garde du hip hop nord-américain de Tommy Genesis à OG Maco et A$ap Ant.

«Le Voguing c’est chic» c’est le 2 février. Mais Antigel et sa programmation de dingue s’égrène jusqu’au 19 février. » antigel.ch

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Mise à jour 03.02.2017 09:41
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