Culture Cinéma

«J’aimerais assez mourir en faisant l’amour»

De passage à Genève,Alain Guiraudie se confie sur ses thèmes de prédilections: sexe, solitude et milieu paysan, brassés entre métaphore et provocation dans «Rester vertical», dès aujourd'hui sur les écrans.

24 août 2016 | par

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Se maintenir debout pour résister, vaincre la peur, pour que rien ne nous arrive, dit Alain Guiraudie dans son dernier film «Rester Vertical», situé dans les Causses, en Lozère. Sorte d’alter ego du cinéaste, Léo (Damien Bonnard), la trentaine fauchée, doit un scénario à son producteur. Mais il ne cesse de remettre la chose et se promène dans la campagne à la recherche du loup. Il rencontre Marie (India Hair), fille d’un éleveur qui garde ses moutons avec un fusil en cas d’attaque du prédateur.

Léo et Marie s’aiment et font un enfant Mais elle n’en veut pas. Resté seul avec son bébé, Léo croise régulièrement trois hommes plus ou moins gay: Yoan (Basile Meilleurat), adolescent sauvage qui le repousse, Jean-Louis (Raphaël Thiéry), paysan bourru dont il refuse les avances, et le vieux grincheux agonisant Marcel (Christian Bouillette), fan des Pink Floyd qu’il va sodomiser, lui procurant une fin douce.

En dehors de cette scène choc, à l’image d’un accouchement en direct ou de gros plans de sexe féminin. Alain Guiraudie, livre, entre rêve et réalité, comédie et tragédie, un émouvant conte social, rural, existentiel, métaphorique. Rencontre avec l’auteur lors de son récent passage à Genève.

«C’est un film écrit en dilettante, même si je couchais chaque jouir une ligne, deux phrases, un paragraphe sur le papier. Que je pouvais jeter le lendemain. Mais j’aimais m’imposer cette discipline quotidienne. A l’époque, entre 2013 et 2014, j’adorais voyager et j’ai commencé le scénario entre Melbourne et Dubaï. J’ai tourné autour de tous les débats qui avaient lieu en France, le mariage pour tous, l’homoparentalité, la théorie des genres, le suicide assisté.»

– Votre héros, Léo, en perte de repères et en quête de sens, part à la recherche du loup, face auquel il ne faut pas courber l’échine Pourquoi cet intérêt?
– C’est un animal mythique par excellence, un prédateur, une réalité sociale. Et puis il est de retour sur le sol français. J’ai rencontré des éleveurs très emmerdés par le loup. Cela m’a passionné au point que j’ai eu un projet de documentaire.

«Le loup fait peur. Le sexe de la femme fait peur. Parce que c’est l’autre.»

– La grande question du loup rejoint celle du sexe féminin. Dont vous privilégiez les gros plans.
– Il y a une relation dans le sens du primitif, de l’originel. Le loup fait peur. Le sexe de la femme fait peur. Parce que c’est l’autre, le grand trou noir. Pour les homos, mais également pour les hétéros. C’est l’inconnu, le mystère, l’objet de désir et de vie, l’origine du monde. D’où l’envie de le voir de plus près et donc les gros plans.

– Venons-en à deux scènes choc. La façon de filmer un accouchement en direct, sans doute comme jamais au cinéma, et ensuite la sodomie d’un agonisant. De simples provocations?
– C’est d’abord l’évocation des deux jalons: la naissance et la mort. L’accouchement est un moment très existentiel et je l’ai représenté de la manière la plus organique qui soit, sans mise en scène, juste en cadrant. Quant à la sodomie, c’est effectivement une provocation, mais surtout parce qu’il s’agit de suicide assisté, d’euthanasie, sujets très controversés en France. Après, c’est une scène d’amour. Certes peu habituelle, mais belle. J’aimerais assez mourir en faisant l’amour. On pourrait appeler cela la jouissance absolue.

– Vous aimez jouer avec la norme, renverser la vapeur. Par exemple une mère n’aime pas forcément son enfant.
– Je trouve que l’instinct maternel n’existe pas forcément. J’ai signé une pétition pour soutenir les femmes qui craquent et n’ont pas spécialement envie d’élever leurs enfants. En France, il y en a 3000 par an qui décident de ne pas s’en occuper. Il y a aussi cette notion répandue de filles-mères qui veulent un bébé pour elles seules. Je ne vois pas pourquoi un homme n’aurait pas cette même envie d’un enfant pour lui tout seul.

«Je ne sais pas comment on devient hétéro ou homo. Pour moi, ce n’est certainement pas inné»

– Vous dites aussi qu’un hétéro qui couche occasionnellement avec un mec n’est pas forcément gay.
– Elle me plaît bien, cette idée. On est dans un monde où on est assigné à être quelque chose. Je ne sais pas comment on devient hétéro ou homo. Pour moi, ce n’est certainement pas inné, cela dépend surtout des rencontres que l’on fait. J’ajouterais qu’aujourd’hui, cela ne reste facile nulle part d’être gay. Pas plus dans un milieu bourgeois qu’ouvrier, comme on veut le croire.

– Vous brassez des thèmes de société comme paternité, misère sexuelle et sociale, détresse paysanne, écologie. Cela vous tient à cœur?
– Ces thèmes me sont en effet très chers. C’est un peu ma banalité. J’y ajoute mes angoisses, le monde agricole qui disparaît, le sexe, la mort, la solitude, et j’essaye de mêler ma petite histoire à la grande autour du monde en m’inspirant du milieu je connais le mieux: la campagne, où je suis né, chez des paysans.

» «Rester vertical», dès aujourd’hui sur les écrans français et romands.

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Mise à jour 27.08.2016 08:25
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