Culture Musique

La country, territoire queer

Conservatrice, blanche et chrétienne, la country? Oui, mais pas que. A Brooklyn, une nouvelle garde de groupes queer réinvestissent le genre.

6 février 2016 | par

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Les soirées «Gay Ole Opry » dépoussièrent la country ©Sy London

Deux hommes. Barbes, santiags, chapeaux. Leurs ébats, filmés avec tact, mettent en image «I don’t know what to do», titre du groupe Indiana Queen, basé au Tennessee et emmené par le chanteur ouvertement queer Kevin Thornton. Des références homo-érotiques dans un clip? Le monde de la pop en est coutumier. Sauf que Indiana Queen est un groupe de country, et que le genre continue de se montrer frileux en matière de minorités. De quoi faire mousser la sortie de l’album «I Built a Fire», prévue courant février.

La country, dit-on, sert de ciment culturel aux franges les plus conservatrices de l’Amérique. Ses hymnes en blue jeans racontent les vastes plaines et les néons de Nashville, fief républicain, blanc et chrétien. Les riffs de guitare sèche, les voyelles légèrement nasales et les ballades autoroutières sont à l’opposé de la diversité des mégapoles côtières. Bref, la country n’a rien à voir avec le grand abécédaire identitaire LGBTIQA. Vraiment?

Fiers et résignés
Depuis quelques années, une série de sorties de placard contredisent le refrain habituel. Tout comme le rap et le RnB, la country, style le plus populaire de la FM américaine, s’est mué en nouveau terrain de revendication. 2010. Coutumière des charts, Chely Wright est la première artiste majeure de la Bible Belt à faire son coming out. Talent, voix typique et blondeurs typées: Chely Wright est une icône. Sur le plateau d’Oprah Winfrey, au bord des larmes, elle apparaît à la fois fière et résignée. «C’est ainsi que Dieu a voulu que je sois.»

L’Amérique puritaine, pourtant, détourne les yeux. En 2014, Chely Wright doit financer son nouvel album studio à coup de crowdfunding. Le cas n’est pas isolé. Ty Herndon, beau gosse de Nashville au parcours en dents de scie, finit par confirmer son homosexualité en 2014, alors que sa carrière vacille. Le jeune Billy Gilman lui emboîte le pas, et voit aussi le succès s’éloigner. Herndon et Gilman, depuis, se sont reconstruit de nouveaux publics.

Made in USA
A Brooklyn, loin du Midwest, la country s’est muée en accessoire identitaire, sur un mode plus hip, plus subversif. Affirmant que «parfois on aime une musique qui ne nous aime pas en retour», les soirées Gay Ole Opry ont vu éclore une nouvelle garde de groupes country queer, parfois aux frontières de la parodie. Ainsi du duo My Gay Banjo, dont les joyeuses chorés au parc jouent le trope du «country boy in the city». «I’m a simple country», disent aussi les kids de Paisley Fields dans «Brooklyn Rodeo». Leur album «Oh These Urban Fences» parle d’amours pédé-gouine sur fond de country pur sucre. Les protagonistes de Kings, elles, distillent des chorus plus discrets, et d’autant plus roots.

Si la country de Brooklyn se la joue gentiment queer theory, c’est à Nashville que continuent d’émerger les propositions les plus intéressantes. Il en va ainsi de «12 stories», le premier album de Brandy Clark, auteur-compositeur ouvertement lesbienne qui déclare écrire «pour les mères qui amènent leurs filles aux concerts de Taylor Swift». Clark ne cherche pas à redéfinir le genre. Plutôt, elle en investit les marges, chante le désarroi des épouses désenchantées, les mariages à la dérive que l’on compense à coup de narcotiques et de motels moites, le courage du divorce, les enfants illégitimes, la tentation de la girl next door. Tout cela avec un sens formidable de la contradiction, entre Pray to Jesus, Get High et Hungover. Cheers!

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Mise à jour 07.02.2016 11:13
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