Culture Histoire

Le triangle rose n’est pas l’étoile jaune

L'historien alsacien Jean-Luc Schwab plaide pour une approche historique et non-militante du traitement réservé aux homosexuels pendant la Seconde guerre mondiale.

15 déc. 2015 | par

paragraphe175

Dans l’imaginaire collectif, les homosexuels, hommes et femmes, étaient envoyés systématiquement dans les camps de concentration par les nazis, affublés d’un triangle rose ou noir et exterminés. «La répression est plus variée et il faut se méfier des raccourcis, c’est du pain bénit pour les négationnistes», alerte l’historien Jean-Luc Schwab. De passage à Saint-Imier (BE) dans le cadre du Week-end sur l’homophobie organisé conjointement par Juragai, Togayther et Espace Noir, il y a donné une conférence sur la persécution des homosexuels sous le régime nazi, en présentant le destin de quelques natifs de Suisse présents en Alsace entre 1940 et 1945.

«L’envoi des homosexuels dans les camps de concentration n’était pas la norme» Jean-Luc Schwab

Jakob Z., Frédéric B., Franz H., Ernst K., Johann R (1) , autant d’homosexuels présumés ou avérés, d’origine suisse, ayant subi la répression nazie. Interrogatoires, expulsion vers la Suisse, détention préventive, voire réclusion concentrationnaire, voilà le sort qui leur a été réservé.

«L’envoi dans les camps de concentration n’était cependant pas la norme, explique Jean-Luc Schwab, mais il peut s’appliquer à certains condamnés récidivistes. Depuis le années 1970, certains militants LGBT rapprochent la déportation des homosexuels et celle des Juifs, la réalité est très différente.» De fait, les nazis imaginaient l’homosexualité comme un danger pour la jeunesse et pour la natalité (2).

Les individus signalés comme homosexuels dans les camps (6000 à 15’000 selon les estimations) y ont subi, comme beaucoup d’autres, la promiscuité, le travail forcé, la malnutrition et les mauvais traitements des gardes. Pas de «solution finale» pour eux, mais un bilan terrible malgré tout: environ 60 % meurent, contre 40 % chez les opposants et plus de 95 % parmi les Juifs.

Ce fort taux de mortalité parmi les déportés «non-raciaux» s’explique en partie par l’organisation concentrationnaire. «On pratique au camp une forme d’autogestion, avec des chefs choisis parmi les détenus, raconte l’historien alsacien. Issus d’une catégorie minoritaire, souvent sans attache à des groupes politiques ou nationaux, ces hommes sont exclus des réseaux d’entraide, fondamentaux à la survie dans les camps.»

Les femmes aussi
L’uniforme des déportés portait un symbole renvoyant au motif de détention: étoile jaune pour les juifs; triangle rose pour l’homosexualité, rouge pour les opposants politiques, vert pour les criminels, violet pour les Témoins de Jéhovah, brun pour les Tsiganes et noir pour les asociaux. Cette dernière couleur aurait été attribuée aux lesbiennes selon la doxa militante. «Elles pouvaient être juives, communistes, etc., et se trouvaient être homosexuelles. Mais leur orientation sexuelle n’était pas le motif de leur déportation», explique Jean-Luc Schwab.

De fait, le paragraphe 175 du Code pénal allemand ne fait mention que de l’homosexualité masculine: «Les actes sexuels contre nature qui sont perpétrés, que ce soit entre personnes de sexe masculin ou entre humains et animaux, sont passibles de prison; il peut aussi être prononcé la perte des droits civiques». Cette version initiale est renforcée par les nazis en 1935. Pourtant, dans l’Allemagne des années 1920 régnait une relative tolérance envers les homosexuels. qui disposaient de nombreux lieux de sociabilité. «La loi condamnait certes les rapports homosexuels, mais pas l’intentionnalité, comme le permettra la version nazie en plus de nouveaux cas aggravants, raconte Jean-Luc Schwab. À l’origine, la charge de la preuve incombait à l’accusation, une tâche difficile quand l’acte est consenti et pratiqué entre adultes dans la sphère privée.»

Quasiment dès son arrivée au pouvoir, le parti nazi vise les homosexuels berlinois et leurs lieux de rencontre; les lesbiennes subissent, elles aussi, cette répression. «Leurs associations, revues, locaux sont interdits. Mais la société d’alors et a fortiori les nazis et leur approche viriliste ne voient pas en l’homosexualité féminine le même danger.» Selon Himmler, ardent pourfendeur de l’homosexualité, les hommes concernés représentent eux une menace réelle pour l’utopie national-socialiste et la perpétuation de la race aryenne… gravissime même pour cette forme de dégénérescence supposément contagieuse.

(1) Il est nécessaire de conserver leur anonymat. La règle française ne permet de citer les noms complets que 75 ans après leur décès.
(2) La «tare corrigible» ne valait quasiment que pour les femmes…

» A lire, de J.-L. Schwab: «Rudolf Brazda, Itinéraire d’un Triangle rose». Ed. Florent Massot, 2010.

Partager sur
Mise à jour 18.12.2015 10:42
10 522 vues

3 commentaires

  1. Par Annick:

    “Seulement” 60% qui meurent? Plus de la moitié? Et on exagère? Ce n’est pas parce que l’élimination systématique des personnes LGBT n’était pas la première priorité des Nazis qu’il faut minimiser la violence exercée.

    Les lesbiennes ont subi des violences spécifiques. Une idée seulement de ce que signifie “tare corrigigible”? Viols, prostitution forcée, avant d’être envoyées à Auschwitz.

    Quand aux étiquetages, si vous êtes une lesbienne juive et/ou communiste prise dans la rafle d’un bar lesbien, séparer votre identité en morceaux n’a pas de sens. La haine, la violence que vous subissez dépend du tout.

  2. Par Antoine:

    Tout a fait d’accord et cet élément n’est pas contesté.
    Mais du point de vue des historiens, il importe d’être précis. Et dans ce cas, il semble effectivement bien que le traitement des homosexuels n’a pas eu la même nature que celui des juifs.
    Cette précision est importante car si l’on commence à tout mélanger, on finit en fait par faire le jeu des négationnistes qui adorent se saisir de la moindre imprécision pour nier l’ensemble du phénomène.

  3. Par benji:

    Certes, le caractère systématique de l'”extermination” (c’est un mot difficile à écrire même au clavier et je ne peux m’empêcher de le scinder avec les deux mots qui suivent) des Juifs ne peut s’appliquer aux homosexuels mais si l’on considère comme secondaire la nationalité et le lieu géographique de l’arrestation, on a arrêté des gens simplement parce qu’ils s’aimaient. Par milliers, on les a emmené contre leur gré pour les concentrer dans ces lieux de misères et de mort, il n’y a pas bien longtemps, et c’est cela que je retiens.

La section commentaires est fermée.


Sur le même thème

Top