Sexualités Rencontre

«Ma transition a été comme une deuxième adolescence»

Touche-à-tout et bouillonnant d'énergie, l'activiste trans français Kay Garnellen a fait de la sexualité le champ d'exploration privilégié de sa nouvelle existence, à la croisée de l'art, de l'engagement politique et du travail du sexe.

19 déc. 2015 | par

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Kay Garnellen dans «Dark Circus», de Julia Ostertag

Une impressionnante collection de vernis à ongles pailletés s’étire le long de la fenêtre de l’appartement berlinois de Kay Garnellen. Né à Toulouse il y a 37 ans, Kay fait partie de ces nombreux jeunes Français venus chercher dans la capitale allemande ce qu’ils ne trouvaient pas chez eux: un sentiment de liberté grisant, une grande ouverture d’esprit vis-à-vis des modes de vie alternatifs, une communauté LGBTQI qui vit ses désirs au grand jour, même si ses nuits sont certainement ce que Berlin a de plus beau à offrir… À la fois performeur, acteur et réalisateur de porno queer, escort, dominateur SM, activiste de la cause trans et défenseur des droits des travailleurs du sexe, animateur d’ateliers sur le genre, modèle de photographie… Kay Garnellen n’est décidément pas de ceux qu’on range facilement dans un tiroir. Et cela a plutôt l’air de l’amuser.

Exploser joyeusement les frontières, c’est la mission qu’il s’est donné il y a sept ans lorsqu’il a commencé sa transition. Né fille, Kay estime qu’il n’en a «jamais été une»: «Je voyais bien que je n’étais pas vraiment un garçon puisqu’il y avait une petite différence corporelle au niveau des parties génitales entre moi et mon frère, qui avait un an de plus que moi, mais tant qu’il n’y avait pas la puberté, la différence ne se voyait pas tellement et les gens me prenaient plutôt pour un garçon, ce qui me convenait», se souvient-il. À la puberté, quand ses seins commencent à pousser, il se retrouve brutalement confronté à cette identité féminine et privé de la complicité qu’il entretenait jusque là avec les garçons. Il se sent contraint de se positionner, lui qui était jusque là attiré à la fois par les garçons et les filles: «Ma sexualité s’est bloquée au fur et à mesure vis-à-vis des mecs car cela me renvoyait encore plus dans la case fille». Comme il l’analyse rétrospectivement, se forger une identité de lesbienne était déjà une façon «de prendre une autre place dans la société».

Je me suis dis: ‹J’emmerde la société, maintenant je vais faire ce que je veux avec mon corps.›

Mais des années plus tard, en 2007, alors qu’il est en vacances à Montréal et tombe par hasard sur une performance de l’artiste trans Lazlo Pearlman dans un festival queer, il se retrouve à nouveau confronté aux interrogations qui l’ont taraudé à l’adolescence: «Quand Lazlo s’est déshabillé à la fin de son show, je suis resté scotché. (rires). Toutes les questions de genre que je me posais sont revenues. Je suis rentré, j’ai fait des recherches, j’ai discuté avec des personnes trans et j’ai notamment fait la connaissance d’une personne intersexe qui m’a expliqué son parcours et comment elle avait été mutilée à la naissance. J’ai appris des choses dont j’ignorais totalement l’existence et je me suis dis: J’emmerde la société, maintenant je vais faire ce que je veux avec mon corps. Il soulève son T-shirt et dévoile le tatouage qui s’étale sur son torse poilu: un mur qui s’ouvre. Sa révélation, sa chute du mur à lui.

Un an plus tard, alors que la crise des subprimes gagne l’Europe, Kay lâche son job bien payé d’analyste financier dans une grande société d’assurances française et décide de changer de vie et d’entamer sa transition. Il change de prénom, se met à porter un T-shirt de compression et commence à prendre des hormones début 2009: «C’était comme repasser par une deuxième adolescence!», lance-t-il en riant. «Cela m’a permis de complètement changer ma sexualité parce que je me suis enfin connecté avec mon corps.» En 2010, il réunit ses économies pour s’offrir une mastectomie. Ne trouvant pas de chirurgien en France proposant des résultats à la hauteur de ses attentes, il ira à San Francisco, chez un chirurgien réputé au sein de la communauté trans pour son coup de bistouri trans-friendly: les cicatrices suivent le contour du muscle, les tétons sont découpés de telle manière qu’ils ne perdent pas leur sensibilité. Se soumettre à une phalloplastie n’a jamais été une option pour lui: «Je voulais avoir un torse plat, j’avais envie d’avoir du poil au menton et la voix plus grave, mais mes parties génitales n’ont jamais été un problème.»

Je me suis cassé de backrooms parce que les mecs voulaient en parler en long et en large alors que moi, je voulais juste baiser!

Kay se définit lui-même désormais comme «pansexuel», une manière pour lui de refuser la binarité qu’implique l’emploi du terme de «bisexuel». Et que cela soit dans sa vie professionnelle ou privée, il lui tient à cœur de «faire de la visibilité», comme il dit, reconnaissant qu’il est d’avoir croisé cet artiste trans FtM qui lui a permis d’ouvrir les yeux. En particulier dans le milieu gay qu’il trouve parfois trop «phallocentré». Comme il le décrit dans un des textes qui constitueront un jour le livre qu’il prévoit d’écrire sur sa transition: Des premiers temps où je me contentais de sucer des mecs en me branlant discrètement, sans jamais me laisser déshabiller, je me suis maintenant retrouvé plusieurs fois complètement à poil dans une backroom, à partir du moment où, notifié verbalement ou non que je suis différent, mon partenaire du moment a toujours envie de me baiser, ça me suffit pour me sentir safe et je me dis que je fais de la visibilité. De me sentir obligé de toujours expliquer ma différence –  je me suis cassé de backrooms parce que les mecs voulaient en parler en long et en large alors que moi je voulais juste baiser! – je suis aussi devenu non verbal.

Une visibilité d’autant plus importante que les trans FtM jouissent d’un «passing» beaucoup plus neutre que celui des trans MtF: «A part le fait qu’on est petits, on a vraiment l’air de mecs, on est pas autant repérables qu’une bonne partie des transgirls». Et de rappeler, en jetant un regard espiègle: «Moi clairement si je veux disparaître, j’arrête de me mettre du vernis à ongles et des paillettes, je cache mes tatouages et c’est bon, je peux retourner bosser dans un bureau et reprendre mon boulot d’analyste financier»!

À voir

Le court-métrage TransAction, réalisé par Kay Garnellen et présenté à la Berlinale dans le cadre de la série «Fucking Different XXY», qui compile chaque année fictions et documentaires aux formats courts tournés par des réalisateurs LGBTQI.
» kaygarnellen.tumblr.com

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Mise à jour 29.12.2015 01:23
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