Monde Droits

Stop aux mutilations sur les enfants intersexes

La majorité des enfants hermaphrodites sont encore opérés avant l’âge de 2 ans. Rencontre avec Daniela et Markus, deux activistes pour qui cette atteinte à l’intégrité corporelle doit cesser.

22 juin 2015 | par

intersexes-2015

Daniela Truffer, 49 ans, est intersexe et a été opérée, bébé, sans en être jamais informée. Après maintes tentatives, la Valaisanne parvient enfin à mettre le main sur son dossier médical: elle est née intersexe, avec un micro-pénis et une hypospadias (sortie de l’urètre le long de la verge). Elle a été castrée avant l’âge de deux ans, et ses parties génitales ont été coupées.

Comme nombre de personnes dans son cas, Daniela a, sa vie durant, souffert de traumatismes en lien avec ces opérations et l’omerta régnant sur le sujet. Après dix ans de psychanalyse et de nombreuses visites sur des forums internet, Daniela se décide à rompre le silence et donne une première interview anonyme. Des dizaines d’interviews plus tard et un passage à «Rundschau», l’émission de débat alémanique, cette assistante de bureau devient l’interlocutrice privilégiée pour parler d’hermaphrodisme. Du témoignage, elle passe à l’activisme, avec l’aide de son compagnon Markus Bauer: manifestations, puis interpellations des instances nationales et internationales, le conseil fédéral, puis l’ONU. Interview.

360°: Quel est le point central de votre combat?
– Daniela Truffer: Les mutilations génitales. Ces opérations précoces sur les nouveau-nés intersexes doivent cesser une bonne fois pour toute, c’est une violation de leurs droits humains. Seule une raison médicale, et non pas une indication psychosociale, devrait motiver des opérations sur les organes génitaux d’un enfant incapable de discernement. Etre opérée ou non est une décision qui revient à la personne intersexe.
– Markus Bauer: Nos revendications relèvent du droit de l’enfant: pas des questions de genre ou d’orientation sexuelle. Nombre de nos soutiens ont tendance à nous instrumentaliser: pour les adeptes de la théorie du genre, les intersexes sont des exemples en chair et en os de l’inanité du binarisme ; les féministes glorifient des mutilateurs comme par exemple John Money; pour les homosexuels, les intersexes sont les porte-drapeaux du droit à la différence…

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«Les LGBT se battent rarement pour le I» Daniela Truffer


Pourtant la lettre «i» a été spécialement ajoutée à l’acronyme LGBT…
– Daniela: Nous sommes contents de tous les soutiens, même si les LGBT se battent rarement pour le «I», et cela ajoute à la confusion. Parmi les intersexes, il y a des hétéros, des bi, des gays et des lesbiennes, comme dans le reste de la population. Et contrairement à ce que pensent certains, les intersexes n’ont rien à voir avec les trans, ou les shemales…
– Markus: Ajouté à cela que lorsque les LGBT revendiquent, la moitié de la population se braque tout de suite. Or, pour faire passer une loi, il faut que plus de la moitié de la population soit avec nous, et cela inclut les catholiques ou d’autres groupes conservateurs pouvant s’opposer systématiquement aux revendications LGBT et qui pourraient tout à fait rejoindre notre combat.

Sous la pression de vos actions, le Conseil fédéral a mandaté la commission nationale d’éthique qui a, pour la première fois, assimilé ces interventions chirurgicales précoces à des mutilations en 2012. La situation n’a-t-elle donc pas évolué?
– Markus: Le fait qu’une commission nationale a recommandé d’examiner les conséquences juridiques des interventions illicites pratiquées durant l’enfance et le délai de prescription était une première mondiale. Mais le comité n’a édicté que des recommandations… et toujours pas de loi. Selon le Dr. Blaise Meyrat, chirurgien à Lausanne, seule une loi empêchera les médecins d’encourager les parents à demander l’opération. Les victimes doivent pouvoir porter plainte et obtenir des dommages et intérêts. C’est un autre aspect qui serait hautement dissuasif pour les chirurgiens.

«50% des patients opérés souffrent de complications: des douleurs insupportables et très souvent, l’absence de plaisir sexuel»

Pourquoi continue-t-on ainsi à opérer, sans l’avis de la personne intersexe?
– Daniela: Les médecins font pression sur les parents: «Votre enfant sera incapable de se construire, ses amis se moqueront de lui, il risque de se suicider, enfin, ne sera jamais épanoui.» C’est ahurissant quand on pense que 50% des patients opérés souffrent de complications: des douleurs insupportables et très souvent, l’absence de plaisir sexuel. Lorsqu’on évoque ces questions, le corps médical se contente d’évoquer un soi-disant progrès des techniques d’opération…
– Markus: On fait comme si ces opérations n’étaient pas des violations du droit de l’enfant! Il faut savoir que si l’on fabrique un vagin à un petit enfant, sa mère devra le pénétrer chaque jour avec une sorte de godemichet, pour éviter qu’il ne se referme. C’est intolérable!
– Daniela: Le problème est qu’il n’existe pour l’heure aucune statistique qualitative et quantitative sur le sujet. Personne ne sait comment les intersexes ont vécu ces opérations, de quelles séquelles physiques ou psychologiques ils souffrent au cours de leur vie. Enfant, en plus d’être hermaphrodite, j’ai été opérée du cœur. Depuis lors, tous les cinq ans, l’hôpital m’appelle pour que je vienne faire des contrôles cardiaques. Pour le reste, on ne m’a jamais appelée.

En février dernier, la Suisse a été épinglée au comité des droits de l’enfant à l’ONU au sujet de ces mutilations: une victoire?
– Markus: Oui, notamment le fait que le comité a condamné les opérations sur les enfants intersexes comme «pratique nocive». Mais, encore une fois, le problème c’est la mise en pratique des recommandations. Lors de sa réponse à l’ONU, une représentante suisse a annoncé l’acquisition prochaines des données. Elle prétendait que le travail était déjà en cours. Peu de temps après, nous l’avons contactée et elle ne savait même pas qui était en charge du dossier. Elle a promis de nous donner des nouvelles, c’était il y a deux mois.

La suite du combat?
– Daniela: Trop nombreux sont les militants qui se contentent de se rendre dans des colloques et des conférences ; quand j’y suis invitée, je leur rappelle qu’à quelques kilomètres de là, dans l’hôpital de la ville, les mutilations se poursuivent. Il faut arrêter le blabla et interpeller les médias, les médecins, les politiciens, les instances nationales et internationales. Les intersexes ne sont pas des cas d’études universitaires, mais les victimes d’une mutilation abominable… au même titre que l’excision.

Pour plus d’information: zwischengeschlecht.org (allemand et français), stopigm.org (anglais)

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Mise à jour 22.06.2015 08:20
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2 commentaires

  1. Par Antoine:

    Totalement d’accord.
    Ceci dit, si je comprends en principe ce qui est dit à propos de l’association avec les luttes LGBT, ça me pose quand même quelque questions. Disons que refuser un soutien au nom du fait que ça pourrait occasionner un rejet par certains intolérants, ça me reste un rien en travers de la gorge. Et franchement, penser que les cathos pourraient les soutenir, je me dis que l’espoir fait vivre. D’autant que, je suis navré de le dire, mais non, en Suisse on peut parfaitement faire passer une loi sans leur soutien. Je pense plutôt qu’ils sont en partie à la source du problème, sur l’aspect qui permet justement tout de même une forme de lien aux problématiques LGBT : le braquage sur la binarité en matière sexuelle est précisément ce qui base la pression pour opérer les enfants intersexes.

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