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24 mai 2013 | par Sébastien Duval
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Éducation

Suède: un genre d’avance

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A l’école, dans la littérature ou les catalogues de jouets: le «gender» fait aujourd’hui partie du paysage, en Suède.

Le débat sur le mariage pour tous a déterré en France les questions sur le genre. Pour ses opposants, le projet de loi en serait fortement imprégné, voire même un moyen d’imposer dans le pays une «idéologie» encourageant «la négation de l’altérité sexuelle». Le premier round avait eu lieu en 2011. À l’époque, l’apparition des notions de genre et d’identité sexuelle dans des manuels de SVT de première avait provoqué une levée de boucliers dans les milieux conservateurs, qui y voyaient un enseignement «autant illégitime que choquant». Deux ans plus tard, le sujet est revenu sur la table et deux députés UMP, Virginie Duby-Muller et Xavier Breton, ont demandé récemment la création d’une commission d’enquête sur la diffusion de la «théorie du genre» en France.

Des pédagogues
Les «gender studies» (études de genre) se penchent depuis une quarantaine d’années sur les rapports sociaux entre les sexes et les inégalités qui en découlent. Elles établissent une distinction entre le sexe biologique et le sexe social, ou genre, résultat d’une construction socio-culturelle et de choix personnels. Pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme ou homme, on le devient.

En Suède, le «gender» fait aujourd’hui partie du décor. Avec ses voisins scandinaves, c’est un des pays au monde où les inégalités entre les hommes et les femmes sont les plus faibles. Depuis 1998, la lutte contre les clichés sexistes est même au programme des écoles suédoises, dont certaines font appel, pour les aider, à des «pédagogues du genre». David Flato est l’un deux. Il travaille pour Jämställt («égalité» en Suédois), une petite société basée dans la proche banlieue de Stockholm. «Notre métier consiste essentiellement à former les enseignants, de la crèche au lycée, sur les questions de genre, explique-t-il. On essaie dans un premier temps de leur ouvrir les yeux, de pointer des comportements dont ils n’ont pas toujours conscience. On leur donne ensuite des méthodes à mettre en pratique au quotidien.»

Trois cadres accrochés à un des murs du bureau illustrent leur approche. Sur le premier, Hello Kitty est au volant d’une Formule 1. À côté: deux poupées à cheval avec cape et épée et un prince charmant qui embrasse un crapaud. «Ça ne sert à rien de vouloir supprimer les jouets traditionnels», détaille David Flato. «Les enfants les voient de toute façon dans les boutiques ou à la télé. L’idée est de les utiliser d’une façon différente. Plutôt que de dire, tu es né garçon ou fille, donc tu dois faire ceci ou cela, on leur donne davantage de possibilités.» Un autre axe de travail du pédagogue suédois et de ses collègues porte sur la façon dont les adultes interagissent avec les enfants en fonction de leur genre supposé. «Un exemple très simple. Quand un petit garçon commande une pizza, le serveur peut répondre, sans penser à mal: “On va t’en préparer une très large, tu as l’air d’avoir faim”. Si une fille demande la même chose, ce serait plutôt: “Tu es sûre que tu pourras manger tout ça?”»

Pour éviter cette différence de traitement et réduire au maximum l’influence de l’environnement direct, un couple de parents suédois a décidé en 2009 de ne communiquer à personne le sexe de son enfant, Pop. «Nous voulons qu’il grandisse librement et non dans un moule d’un genre spécifique, avaient-ils déclaré à l’époque au quotidien Svenska Dagbladet. C’est cruel de mettre au monde un enfant avec un timbre bleu ou rose sur le front.»

«De la propagande»
Ils ont certainement apprécié le dernier catalogue de Noël de Top Toy, la filiale scandinave de l’enseigne américaine Toys’r’us. Au fil des pages: des garçons qui donnent le biberon à des poupées ou des filles maniant des armes lourdes en plastique. «Nous avons constaté que le débat sur le genre avait pris des proportions telles sur le marché suédois que nous avons dû nous adapter», s’est justifié le responsable de Top Toy.

Depuis le début des années 2000, plusieurs crèches et écoles maternelles de Stockholm vont encore plus loin en gommant les distinctions entre filles et garçons. Ces établissements ont sur les étagères de leur bibliothèque une littérature moderne spécialisée dans les questions de genre. Marie Tomicic a eu l’idée de créer la maison d’édition Olika suite à sa «frustration» de ne trouver presque que des héros masculins dans les livres pour enfants traditionnels. «Ça se vend mieux apparemment», soupire-t-elle. La jeune maman a contacté auteurs et illustrateurs pour leur proposer son idée: «Des histoires qui reflètent davantage la société d’aujourd’hui, que ce soit en terme de genre, d’origine ou de classe sociale.» Dans les ouvrages qu’elle publie, le personnage principal a parfois deux papas ou deux mamans ; les garçons peuvent aimer le football et porter des robes et les filles devenir capitaines de sous-marin. «Quand on a commencé, on nous a accusés de faire de la propagande, témoigne Marie Tomicic. Pour beaucoup, ce n’était pas de la littérature, mais un moyen de promouvoir nos idées sur le genre. Ça nous a amusés: les autres livres ne véhiculent donc aucune idée?»

Même en Suède, certaines voix s’élèvent face aux théories du genre. On leur prête au mieux un côté élitiste et symbolique. Au pire, on les accuse de troubler la construction identitaire de l’enfant ou de vouloir transformer les garçons en petites filles et vice versa. «Les parents ont parfois des réactions étranges, confirme David Flato. Certains nous reprochent de vouloir rendre leur enfant gay. Je pense que c’est surtout à cause d’un manque d’éducation sur la question.»

On peut aussi y voir un refus obstiné à voir bouger les frontières de normes établies pendant des siècles. Le 19 avril dernier, l’association suisse «Choisir la vie» organisait ainsi une conférence sur le gender, à Sion. Selon le flyer annonçant l’événement, cette «idéologie» se serait «imposée dans le monde entier par le biais des méthodes sophistiquées de l’ingénierie sociale (sic)» et viserait notamment à «lutter contre la normalité hétérosexuelle» et à promouvoir «la sexualisation des jeunes». C’est loin, la Suède?

À l’école de la neutralité

Plusieurs écoles de Stockholm ont choisi d’abandonner toute référence au féminin et au masculin afin de lutter dès le plus jeune âge contre les clichés sexistes.

C’est un bel après-midi de printemps et la neige commence à fondre dans les ruelles pavées de Gamla Stan, la vieille ville de Stockholm. La fin de journée approche et les enfants de Nicolaigården – mi-crèche, mi-école maternelle – jouent dans la cour en attendant leurs parents. À première vue, c’est un établissement comme les autres. Il faut en fait tendre l’oreille (et comprendre le suédois) pour remarquer sa spécificité. Ici, il n’y a pas de «filles» ou de «garçons». Rien que des «amis».

«Lorsque le nouveau programme nous a imposé, en 1998, de lutter contre les stéréotypes sexistes, on a réfléchi à la meilleure façon de pouvoir le faire, raconte Lotta Rajalin, directrice de cinq écoles comme celle-ci dans la capitale suédoise. On a commencé par filmer notre travail au quotidien et on a clairement pu voir qu’on traitait les garçons et les filles de façon différente.»

Une série de mesures a alors été prise pour respecter au maximum la neutralité des lieux. D’abord, changer le vocabulaire, en utilisant par exemple le pronom neutre «hen» (lire l’encadré ci-dessous) ou en ne parlant plus de «papa» ou de «maman», mais de «parent». Ensuite, mélanger les jouets – les poupées avec les petites voitures et les briques de construction à côté de la dînette – pour que les enfants choisissent selon leurs goûts et leurs envies. «Nous voulons que chacun puisse s’exprimer librement sans subir d’influence en fonction de son genre, poursuit la directrice. Si un garçon veut pleurer, qu’on le laisse faire! Pareil pour une fille qui veut parler fort ou jouer au foot.»

Un acquis
Le staff, mixte, est spécialement formé aux questions de genre. Il peut s’appuyer sur des outils pédagogiques adaptés, notamment à la bibliothèque. La plupart des contes classiques ont été remplacés par une littérature reflétant d’avantage la société d’aujourd’hui. «On a tout de même gardé quelques anciens livres, pour leurs qualités littéraires», souligne Lotta Rajalin en pointant du doigt une copie du «Petit Prince». «Mais on dit alors aux enfants que le livre est très très vieux et que les choses se passaient comme ça à l’époque. Ils comprennent que les choses ont changé depuis.» Les méthodes utilisées dans ces écoles d’un nouveau genre, certifiées LGBT, font grincer quelques dents, mais la Suédoise est persuadée de travailler dans la bonne direction: «Quand on essaie de faire bouger les choses, il y a toujours une période pendant laquelle une partie de la société n’est pas encore prête.»

Laurence, une maman française expatriée en Suède depuis une dizaine d’années, a deux enfants scolarisés à Nicolaigården. «Contente d’habiter dans un pays où l’égalité entre les hommes et les femmes est un acquis», elle est «plus partagée» sur l’utilisation d’un vocabulaire neutre: «J’ai deux garçons, je ne vais pas nier la réalité. Mais c’est peut-être en poussant les choses à l’extrême qu’on arrive à avancer. Il y a encore du chemin pour faire disparaître tous les clichés. Allez donc faire un tour dans le rayon enfants de H&M.» Vérification faite: rose pour les filles, bleu pour les garçons.

«Hen», le troisième pronom

C’est l’histoire de Kivi, un enfant qui ne rêve que d’une chose pour son anniversaire: avoir un chien. Un matin, son souhait est finalement exaucé, mais ce n’est pas exactement ce à quoi il s’attendait. Le livre Kivi och Monsterhund a énormément fait parler lui en Suède à sa publication l’an dernier. C’est le premier à utiliser intégralement le pronom neutre «hen», qui est à mi-chemin entre «han» (il en Suédois) et «hon» (elle). À aucun moment il n’est fait allusion au sexe du personnage principal et c’est au lecteur de choisir suivant son imagination. «Hen» est apparu pour la première fois chez des linguistes dans les années 1960, surtout pour des raisons pratiques (le fameux il/elle). Il a été remis au goût du jour ces dernières années, avec la montée en puissance des théories du genre, et a fait récemment son apparition dans la version en ligne de l’encyclopédie suédoise.

Pour Ulrika Westerlund, la présidente de l’Inter-LGBT suédoise, c’est un bon moyen de respecter l’identité de genre de chacun: «C eux qui ne se considèrent ni homme, ni femme ont la possibilité d’utiliser hen pour se présenter. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il suffit de l’appliquer à tout le monde pour que le problème soit réglé. Si une personne préfère être identifiée comme un homme ou une femme et le fait savoir, il n’y a plus de raison de continuer à l’appeler hen.» En anglais, le pronom «they» peut également être utilisé au singulier pour se rapporter à quelque chose ou à quelqu’un dont le genre n’est pas défini.