Maroc

Internet: la possibilité d’une île

  • 3 sept. 2010
  • | par Gilles Virgili
  • 1

cybercafe-maroc
Un cybercafé de Fez (Maroc). Photo: Flickr/alextorrenegra
On mesure mal tout ce qu'internet change dans les pays où les rapports entre personnes de même sexe sont pénalisés. Exemple avec le Maroc.

L’avènement du Net a radicalement changé la vie des gays et des lesbiennes. Que ce soit par la facilitation des rencontres amicales, amoureuses et sexuelles ou la possibilité de rentrer en contact avec d’autres homosexuels avant même d’avoir fait son coming out, la Toile a permis une mise en réseau qui facilite grandement l’acceptation de son orientation sexuelle. Ce média a également contribué à faire circuler internationalement un ensemble de discours et de représentations sur ce qu’être homo signifie et implique. Une recherche par Internet dans les espaces online marocain a permis de constater l’impact de circulation de telles infos dans un pays dont le code pénal prévoit une peine de prison pour les rapports homosexuels.

Les marocains sont de plus en plus nombreux à être connectés, même si beaucoup d’entre eux doivent encore se rendre dans des Internet cafés pour pouvoir naviguer. Les hommes et les femmes attirés par le même sexe ont donc de multiples occasions de fréquenter leurs «pairs» dans des espaces cybernétiques qui leur sont dédiés. A défaut de lieux gays officiels, Internet occupe une place centrale pour cet aspect de leur vie puisqu’il constitue, pour la plupart d’entre eux, le seul endroit où ils peuvent exprimer leur préférence. Au sein des forums, ils échangent sur la culture ou l’actualité mais avant tout sur la difficulté de se sentir différent dans une société où être homo n’est pas dicible.

Vers la construction d’une identité

Un aspect central de ce qui se joue dans ces sites concerne la définition de ce qu’être gay signifie. En l’absence de référence publique – à l’exception de l’écrivain Abdellah Taïa qui a fait un coming out très remarqué en 2007 – les internautes tentent ensemble de déterminer la manière marocaine de vivre son homosexualité. Au carrefour entre des représentations globales et des normes culturelles locales, il s’agit pour eux de construire une identité gay qui réponde aux particularités de leur contexte. A ce jour, il n’existe pas véritablement d’accord partagé sur ce qui constitue les attributs communs d’une possible «communauté homosexuelle». Dans les pays occidentaux, celle-ci s’est formée progressivement à travers les associations, les lieux de rencontre et de sociabilité ou encore la presse spécialisée, qui ont fait émerger des manières de faire et d’être spécifiques aux gays – même si celles-ci ne sont pas embrassées par tous. Au Maroc, ces aspects sont encore flous et les visions souvent antagonistes. Car, si le même vocabulaire d’influence anglosaxonne est utilisé, les sens qu’il recouvre sont souvent très éloignés de leur signification initiale. Mais pour tous, Internet est essentiel parce que, comme le dit un internaute, «c’est le psy, c’est une association, c’est la loi qui me reconnaît en tant qu’être humain, c’est mon jardin secret».

Avant tout combattre l’isolement

La société marocaine ne tolère pas à l’ensemble des questions liées à la sexualité de connaître une expression publique. Cela contribue à expliquer, en plus de la vision négative de l’homosexualité, pourquoi l’idée de coming out paraît étrange pour les marocains. Le modèle de la famille nucléaire, dont les membres sont très dépendants des autres, limite également la marge de manœuvre des individus qui sont plus soumis aux normes sociales. Ces derniers tentent tout de même de s’organiser pour combattre les discriminations dont ils sont l’objet. Mais comment militer lorsque le fait d’être visible semble inconcevable? L’univers cybernétique permet certes un certain nombre d’initiatives ménageant l’anonymat mais leur impact reste limité. La seule association gay marocaine, Kif Kif, est d’ailleurs gérée principalement depuis l’Espagne par une poignée d’expatriés. Et il est d’autant plus difficile de mobiliser en l’absence d’une réelle identité de groupe. Dans ce contexte, le Net permet avant tout de combattre l’isolement et le mal-être que celui-ci peut engendrer pour ceux qui aiment le même sexe. Et cette mise en réseau, qui se concrétise également par des rencontres «réelles», fera certainement émerger progressivement une représentation de l’homosexualité permettant aux individus de vivre leur préférence autrement que dans la clandestinité.

Tags: , (voir l'index)